#ConfinementJour22 – Partage de lecture du roman  » 2152  » – Chapitres 60, 61 et 62

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Troisième période

« Nous devons nous dire adieu ! »

Eradication

 

         GLIC s’extirpa du conduit technique et s’engagea vers la cité d’Euphrosyne. Il n’avait plus de raison de se cacher. Maintenant que les jeunes étaient capturés, il devait partir à la recherche de nouvelles informations dans le bureau du Grand Maître. Les sages avaient rappelé à Serge Morille que la mission première du robot était d’assurer la communication entre le PNC et les hommes-miniature. Il devait donc retourner là où se prenaient les décisions.

 

Justement, de son côté, Number one avait donné l’ordre à ses soldats de retrouver le robot. Il le cherchait partout. Le Grand Maître souhaitait s’entretenir avec lui. La première patrouille qui le croisa dans les couloirs, l’embarqua dans son véhicule et le ramena auprès des deux dirigeants.

— Ah !… Le voilà enfin ! s’exprima Number one qui était en compagnie du Grand Maître…

Il l’invita à s’approcher d’eux…

— Monsieur le robot s’est-il bien promené dans notre cité ?

L’équipe de Serge Morille et le comité des sages observaient avec beaucoup d’attention, depuis le QG400105 comme à l’intérieur de la CM1, les images que leur retransmettait GLIC. Ils reconnaissaient les lieux puisque c’était de cet endroit qu’ils avaient suivi le jugement des serviteurs du peuple. Ils étaient bien chez le Grand Maître.

— Nous avons l’habitude de respecter nos promesses ! déclara Number one à la machine que Paméla Scott dirigeait depuis sa base… Le Grand Maître tenait à ce que vous assistiez à votre propre disparition…

Les deux gouverneurs invitèrent GLIC à s’avancer jusqu’au planisphère et à se placer entre eux deux.

— Il y a quelque temps, nous avons eu le plaisir de vous montrer en direct comment, depuis ce modeste bureau, nous avions pu gommer de la planète l’un de vos « QG » ! expliqua le Grand Maître d’un air hautain… Je suppose qu’à présent, il vous tarde d’assister à l’extermination complète de votre peuple, n’est-ce pas ?

Le chef du PNC regardait le robot fixement…

— Êtes-vous sourd ? s’indigna-t-il. Je ne vous entends pas !

— Nous vous entendons trop bien ! protesta la sage Anouk Simbad. Comment voulez-vous que mes amis et moi-même ne nous rappelions pas de cette macabre démonstration ? Je vous signale cependant que vous n’avez pas tué uniquement des hommes de notre peuple, mais tout simplement, des terriens comme vous et moi !

— À mes yeux, vous n’êtes plus des terriens ! s’exclama Anikeï Bortch… Vous avez au contraire renié votre identité ! Vous avez fait le choix de ne plus être « des Hommes », mais plutôt de devenir de minuscules parasites qui font honte à notre humanité !

— Pas du tout ! objecta la sage Simbad. Nous avons cherché à ce que cette humanité dont vous parlez puisse continuer à exister plutôt que de réserver cette chance à seulement une poignée d’individus de votre espèce !… Nous appelons ça « être responsable » et non pas, comme vous le définissez, « être des parasites » !

— Tout ça n’est qu’une question de vocabulaire ! s’esclaffa-t-il subitement. Et en plus… Ah, ah, ces microbes voudraient me faire la morale ? Ah, ah, ah… Mais j’hallucine !

Number one était pris, lui aussi, d’un gigantesque fou rire. Plié en deux, il tapait nerveusement sur GLIC avec ses mains, ce qui faisait trembler l’image sur les écrans disposés devant les hommes-miniature.

— Sincèrement, je crois plutôt que vous avez embarqué vos concitoyens dans une invraisemblable rêverie ou dans un immense suicide collectif, insista le Grand Maître. En décidant de vous éliminer aujourd’hui, j’avance juste un petit peu la date du décès que vous vous étiez vous-mêmes programmée !… En quelque sorte, je vous évite ainsi de souffrir !

— Si je comprends bien, s’offusqua la sage, nous devrions peut-être vous remercier de nous anéantir ?

— Exactement ! trancha-t-il.

Puis le chef du PNC redressa le torse et se tourna vers Number one qui prit à son tour la parole :

— Nous allons procéder de la manière suivante, expliqua-t-il au robot, tout en s’approchant de l’écran de verre… Je vais d’abord programmer la destruction de tous les QG en même temps, excepté le vôtre, afin que vous puissiez profiter au maximum du spectacle. Après, je m’occuperai de votre disparition pour conclure gaiement ce divertissement… Cela vous convient-il ?

La sage Simbad demanda :

— Comment aurez-vous la preuve que les QG sont réellement anéantis ?… Allez-vous vous rendre sur chaque site pour vérifier qu’il a bien été réduit en bouillie ?

— Bonne question ! remarqua Number one qui s’empressa de répondre. Nous aurons la certitude que vos cités n’existeront plus grâce aux lumières témoin qui passeront du vert au rouge sur notre planisphère. Ce changement de couleur confirmera que le missile envoyé a bien explosé à l’emplacement du QG, paramétré par l’ordinateur central. C’est aussi simple que cela.

Les hommes-miniature espérèrent de tout cœur que les modifications opérées par les ingénieurs sur ce fameux ordinateur, avec l’aide de GLIC, seraient concluantes… Si les sages et leurs conseillers étaient inquiets, au sein des cités marines, c’était surtout les membres de l’équipe de Serge Morille qui commençaient à avoir des sueurs froides. Dans leur salle du QG400105, ils savaient qu’ils étaient en première ligne puisqu’ils étaient les derniers occupants d’une cité terrestre.

— Souhaitez-vous donner le départ du lancement des missiles ? interrogea le Grand Maître en se penchant au-dessus de la tête de GLIC.

— Nous vous laissons endosser la responsabilité de ce crime sans nous ! déclara la sage Simbad, au nom des siens.

Number one reçut l’ordre du Grand Maître de commencer les manœuvres. Il tourna quelques boutons avec application, composa quelques chiffres et posa enfin sa main sur la poignée de droite qui enclencherait le processus d’extermination.

Il regarda une nouvelle fois son compère pour lui montrer qu’il était prêt et celui-ci lui confirma sa décision par un signe de tête. Alors, sans remords, Number one actionna le poussoir vers le bas…

Il ne restait plus que quelques minutes à vivre pour la quasi-totalité de l’humanité.

Sur l’immense écran de verre, des centaines de milliers de trajectoires se dessinèrent simultanément dans tous les sens, indiquant la progression des missiles vers leurs objectifs. Comme un impressionnant feu d’artifice, le planisphère clignota de partout. Depuis leur bureau, les sages regardèrent, pétrifiés, cette mortelle agitation que GLIC enregistrait pour eux. De leur vie, ils n’avaient jamais assisté à une orchestration aussi diabolique. Effarés, ils restèrent muets devant ces images qui leur montraient jusqu’où la folie des hommes pouvait aller. Cette terrible animation planifiée était interminable. Pourtant, tout d’un coup, les lignes des missiles disparurent et 969 998 points rouges vinrent s’ajouter au premier QG éliminé.

Au milieu de la plaque de verre demeurait une malheureuse et unique petite lueur verte. Elle était censée représenter l’abri où résidaient les sages et que le Grand Maître avait épargné.

 

Dans la CM1, les sages furent soulagés de voir sur leurs écrans, Paméla Scott, Siang Bingkong, Serge Morille et les autres ingénieurs dont la peur s’affichait encore sur leurs pâles visages… Ils étaient vivants !

Leur plan avait fonctionné et ils pouvaient supposer que toutes les bombes larguées par le PNC avaient été déviées selon leurs calculs. Malgré ce que croyaient le Grand Maître et Number one, les cités terrestres avaient été épargnées. Il s’agissait maintenant de les laisser dans leur fausse certitude et ce fut le sage Vasek Krozek qui tenta de jouer ce rôle.

— Alors, Grand Maître ? s’exprima-t-il d’une voix tremblante. Êtes-vous fier ?… Êtes-vous satisfait de cet assassinat à l’échelle planétaire ?

— J’ai l’impression que comme moi, vous êtes aussi ému ! remarqua-t-il. Je reconnais que cet événement est pathétique… Mais c’était mon devoir !… J’espère que vous prenez conscience du courage qu’il m’a fallu pour assumer ce choix.

— Peut-être allez-vous nous laisser une chance de survie ? fit mine de supplier le sage… Vous conviendrez comme moi que les quelques rescapés que nous sommes ne porteront pas ombrage à votre dynastie ?

— Je vois que la démonstration de notre puissance vous a ouvert les yeux et que, désormais, vous êtes capables d’apercevoir une tout autre réalité ! poursuivit le Grand Maître. Mais encore une fois, je dois aller jusqu’au bout de mes responsabilités et je ne peux prendre le risque de laisser quelques grains de sable dans les rouages de l’édification de notre avenir… Vous comprendrez que ceux qui m’ont suivi et qui m’ont fait confiance me reprocheraient plus tard de ne pas avoir été assez ferme.

— Ce qui veut dire ? s’inquiéta le sage Krozek.

— Ce qui veut dire que nous devons nous dire adieu !

Le Grand Maître chargea son second de provoquer l’envoi de l’ultime missile vers le QG restant, puis remua sa main devant le robot pour faire un signe d’au revoir. Ils suivirent l’avancée de la fusée meurtrière sur le planisphère qui atteignit comme prévu la petite lumière verte au sud de l’Europe.

Un nouveau point rouge confirma qu’en dehors du PNC, la race humaine avait été éradiquée !

— Number one ! déclara Anikeï Bortch à son second. Souviens-toi de ce jour ! Il restera déterminant dans l’histoire du PNC !… Et tant que nous y sommes, tu peux jeter ce robot par la fenêtre pour en finir avec ces imbéciles. Cet objet fait maintenant partie du passé et je ne tiens pas à m’encombrer de cette vieillerie, aussi laide qu’inutile.

Number one prit GLIC dans ses bras et le porta péniblement jusqu’aux vitres du bureau. Il ouvrit la baie, s’engagea sur la terrasse et lança dans le vide ce qu’il croyait être le dernier vestige du peuple-miniature. GLIC s’enfonça dans le brouillard et la tourmente qui encerclaient la cité, tandis que les deux responsables de ce triste parti s’apprêtaient à quitter la pièce.

 

*

 

Comme des chenilles processionnaires, les parents descendaient la falaise par le même chemin qu’avait emprunté Mattéo pendant son ascension. Cet unique passage était particulièrement périlleux en raison du mauvais temps. Mais ils n’avaient pas le choix. D’un moment à l’autre, la BS pouvait arriver et ils devaient fuir le plateau au plus vite.

Mattéo s’était engagé le premier, suivi de sa mère et de James Groove. Les deux serviteurs du peuple fermaient la marche derrière tous les autres adultes qui s’agrippaient comme ils pouvaient aux rochers, branchages et mottes de terre, disséminés le long du parcours. Malgré l’aide qu’ils s’apportaient les uns les autres, ils étaient nombreux à glisser et à tomber dans le précipice.

Ceux qui étaient à un niveau inférieur entendaient les lamentations de leurs compagnons qui déboulaient au-dessus. Leurs plaintes s’amplifiaient en arrivant près d’eux puis s’atténuaient progressivement jusqu’à s’étouffer définitivement, pendant qu’ils continuaient leur dégringolade vers le bas de la falaise.

Soudain, Maria Torino perdit l’équilibre et agrippa désespérément un rocher instable qui se détacha de sa base et resta dans ses bras. Elle tomba en avant. Par réflexe, elle s’accrocha fermement au lourd caillou qui l’entraînait immanquablement dans sa chute.

— Lâche la pierre ! hurla, affolé, Mattéo qui la vit passer près de lui.

Maria Torino fit plusieurs roulades, saisissant de tous côtés la rocaille qui fuyait entre ses doigts. Elle ne parvenait pas à se retenir et elle essayait sans cesse d’attraper le moindre relief qu’elle repérait dans sa descente. Sans pouvoir rien faire, son corps se retourna et elle continua sa glissade sur le dos…

Mattéo et ses amis étaient paralysés. En quelques secondes, elle avait dérapé d’une dizaine de mètres pour finalement atterrir au bord du vide, sur une dalle rocheuse recouverte de mousse. Sans attendre, Mattéo quitta l’étroit sentier pour rejoindre sa mère et s’engagea dans les éboulis aussi vite qu’il le put.

Cependant, il dut freiner sa course car il entraînait avec lui des quantités de cailloux qui risquaient d’assommer Maria Torino en roulant dans la pente. Mais le fin tapis végétal sur lequel elle reposait était trop fragile. Il était imbibé d’eau et elle ne pouvait espérer rester dessus très longtemps. Sans illusion, Maria Torino enfonçait ses doigts dans la mousse humide qui s’arrachait sous l’effet de la pression. Mattéo arriva enfin devant la plaque minérale et tenta de s’engager sur le dangereux raidillon. C’était une vraie savonnette…

— N’approche pas ! gémit sa mère, trois mètres plus loin, la tête à la renverse… Ce serait notre mort assurée à tous les deux !

Mattéo ne l’écoutait pas et cherchait à s’introduire sur cette patinoire malgré ses conseils… Il parcourait désespérément de ses yeux fébriles tous les abords de la roche pour trouver où poser ses pieds sans glisser. « Décidément, il n’y a pas un centimètre carré de surface sur lequel je peux adhérer ! », se dit-il à lui-même. « C’est fou !… Tant pis… J’y vais ! »

Voyant son fils insister autant, Maria Torino comprit qu’il n’abandonnerait pas sa tentative pour la sauver, quitte à y perdre la vie… Elle devait prendre une décision à sa place pour éviter qu’ils meurent tous les deux…

— Mattéo ! s’égosilla-t-elle… Je t’interdis d’avancer !… Je t’en supplie !

Mais il était devenu sourd à son appel et déjà il tendait une jambe dans le vide…

— Non, Mattéo !… Ne fais pas ça ! sanglota-t-elle en contractant les muscles de son cou, afin d’embrasser une dernière fois son visage avant de se laisser tomber…

Elle lâcha soudain la frêle moquette de verdure qui transpirait d’eau de pluie. Consciemment, pour que son fils échappe à une chute certaine, elle coupa d’elle-même le trop fragile cordon qui la rattachait à la vie et entama une lente et inévitable glissade vers le précipice…

Sa mère s’éclipsait devant lui… Mattéo tendit sa main vers elle et demeura ainsi immobile. Ils ne se quittèrent plus des yeux… Droit comme une statue, il essaya de crier, mais rien ne sortait de sa bouche. Elle le regardait encore. Elle reculait toujours… Avant de disparaître de sa vue, elle eut le courage de lui sourire une dernière fois… et il se retrouva désormais seul, face au vide, le cœur brisé.

 

Sabotage nocturne

 

         Toby Clotman, furieux de les avoir laissés filer, se penchait continuellement à sa portière pour ne pas perdre des yeux la voile blanche. Les véhicules de sa troupe remontaient la route parallèle au Nil, à petite allure.

Au milieu du fleuve, les serviteurs du peuple faisaient en sorte de maintenir leur bateau à une distance suffisante de la rive pour ne pas être à portée de fusil. Ils changeaient souvent de bords et surveillaient eux aussi, très attentivement, les deux camions. Ils avaient bien compris que leurs poursuivants ne les lâcheraient plus…

 

Le soleil prenait de l’altitude. Il était presque au zénith. Les passagers de la felouque avaient la sensation de cuire sous ses rayons trop intenses.

— J’ai faim ! se plaignit Pauline… Je ne me sens pas très bien…

Jade Toolman réalisa qu’ils n’avaient pas mangé depuis des jours. Elle regarda tous les pensionnaires avec plus d’attention et comprit qu’ils étaient au bord de l’épuisement. Ils avaient sérieusement maigri. S’ils ne reprenaient pas des forces tout de suite, ils s’effondreraient bientôt les uns après les autres. « Comment ont-ils fait pour résister jusque là ? », se demanda-t-elle. « Ces adolescents ne manquent pas de courage, ils ne se sont jamais plaints ! ».

— Il y a un vieux filet à l’avant du bateau ! remarqua Lilou… Ne pourrait-on pas essayer de pêcher avec ?…Qui sait l’utiliser ?

Le serviteur du peuple qui se trouvait à côté, le saisit et commença à le déplier…

— C’est un filet épervier, dit CAR222B qui fut le premier des marins à le reconnaître.

— C’est compliqué ? demanda Colin… Il n’a pas de flotteurs… Comment tient-il dans l’eau ?

— La pêche à l’épervier est un peu particulière, expliqua CAR222B… La forme du lacis est ronde. Des plombs sont répartis sur toute la périphérie. Pour le retirer de l’eau, on tire la corde qui est au milieu… Lors du lancement, le filet doit arriver bien à plat dans l’eau. En tombant de cette façon, il surprend les poissons sur toute sa surface.

Le serviteur vérifia si les mailles étaient en bon état puis proposa de s’approcher de la berge. D’après lui, la pêche serait plus efficace dans des zones peu profondes.

Quand ils furent à la limite des roseaux, sous l’œil attentif de son public, CAR222B se prépara à jeter le filet. Après avoir bien rassemblé les éléments, il fit pivoter son torse vers la gauche pour prendre de l’élan. Avec un mouvement ample des deux bras, il envoya son piège à poissons loin de l’embarcation sans oublier de garder dans une main, la cordelette qui le reliait à la partie centrale. Le filet s’ouvrit dans les airs en formant un immense cercle. La bordure extérieure atteignit la première, la surface de l’eau, en raison de son poids. Le paquet de mailles prit la forme d’une cloche souple et légère qui fut rapidement entraînée vers le fond par les grains de plombs. Quand il fut complètement immergé, CAR222B tira la cordelette centrale et le remonta lentement jusqu’à lui. Après l’avoir extrait du fleuve, la surprise fut totale car une trentaine de poissons argentés frétillaient dedans, coincés entre les nœuds.

— Incroyable ! hurlèrent les jeunes marins qui n’en revenaient pas…

Le serviteur remua le filet pour faire tomber le produit de sa pêche dans la barque et recommença son geste avec autant de succès, un peu plus loin. Le ravitaillement du jour fut assuré en une petite heure.

 

La BS s’arrêta quand elle vit le bateau des serviteurs accoster sur la rive opposée. Le courant et la largeur du Nil les empêchaient de les rejoindre. Le fleuve offrait ainsi un abri naturel aux fugitifs qui en profitèrent pour prendre le temps de manger.

À l’avant de la felouque, les adolescents avaient trouvé une boîte métallique légèrement rouillée. Sous le couvercle était caché un véritable trésor… En plus des quelques plombs de rechange et des aiguilles qui servaient à réparer les mailles du filet, elle contenait un briquet en parfait état, protégé dans une poche en plastique. Grâce à cet objet magique, ils purent faire un feu avec des branches sèches de palmiers. Une fumée grisâtre s’étirait jusqu’au ciel bleu, transportant avec elle de fortes odeurs de grillade. Au-dessus des braises rougeoyantes, leurs poissons prenaient des couleurs alléchantes et, lorsqu’ils furent cuits à point, les apprentis matelots les dévorèrent avec un appétit d’ogre.

— Ce repas est un véritable festin ! avoua Salem, la bouche pleine… Je n’avais jamais rien mangé d’aussi bon !… Pour CAR222B, hip, hip, hip ?…

— Hourra ! crièrent en chœur les convives qui se régalaient comme lui, autour du foyer.

Ensuite, une fois repus, les jeunes purent faire une vraie sieste récupératrice à l’ombre des arbres pendant que les serviteurs du peuple s’étaient postés en sentinelles, en haut des palmiers. Cela faisait si longtemps qu’ils ne s’étaient pas couchés sans crainte… Ils savourèrent cette relative tranquillité et s’endormirent sur-le-champ tandis que les adultes se relayaient pour guetter les mouvements des soldats.

 

*

 

Les pensionnaires des « Iris » s’étonnèrent de se réveiller en pleine nuit à cause de la fraîcheur et de l’humidité. CAR123A les avait laissés dormir tout l’après-midi pour qu’ils soient suffisamment reposés avant de reprendre la route. Les serviteurs du peuple avaient établi un plan pendant leur sommeil. Ils n’attendaient qu’eux pour partir.

— Êtes-vous sûrs que ce soit nécessaire de retourner de l’autre côté ? s’inquiéta Jade Toolman, en s’adressant aux serviteurs qui les invitaient à regagner le bateau…

— Ils finiront par nous attraper si nous n’échappons pas à leur surveillance ! expliqua CAR123A… Nous ne pouvons rester éternellement à distance… Nous devons les surprendre avant qu’ils entreprennent une offensive.

— Mais, qu’avez-vous l’intention de faire exactement ? s’informa, à son tour, Camille Allard.

— Nous allons profiter de l’obscurité pour remonter le fleuve sans être vus, répondit CAR123A… Quand nous passerons près de leur position, deux d’entre nous gagneront discrètement la rive à la nage. Notre bateau continuera à progresser le long de la côte pour jeter l’ancre plus en amont… Et nous les attendrons jusqu’à ce qu’ils aient fini leur mission…

— Leur mission ? demanda Camille Allard… Que peuvent-ils bien faire contre ces soldats ?

— Ils doivent tenter de mettre hors d’usage leurs camions !

La felouque, avec sa voilure réduite au minimum, avançait très lentement. Cela évitait à la coque du bateau de former des vagues trop importantes qui auraient pu signaler leur présence en se répercutant sur le rivage. Chaque passager savait comme le bruit circulait aisément sur l’eau. Ils ne parlaient donc plus et ne communiquaient que par gestes.

Au bout d’un moment, CAR123A jugea qu’ils étaient à la bonne distance de leurs ennemis. Il fit signe aux deux volontaires de descendre du voilier. Les jeunes des « Iris » reconnurent CAR222B lorsqu’il se leva. Il était accompagné de CAR4200G qui serrait entre ses dents la petite poche en plastique contenant le briquet. Les deux hommes enjambèrent le bord et s’enfoncèrent progressivement dans l’eau sombre. En quelques mouvements de brasse, ils s’éloignèrent de l’embarcation, poussés par le léger courant du Nil. Le reste des passagers suivaient du regard leurs têtes encore visibles qui s’approchaient des roseaux puis qui pénétraient définitivement dans l’épais bouquet de végétaux.

Manon tremblait de peur et de froid en les imaginant au milieu des joncs, à chercher leur chemin dans le noir…

 

Bien plus tard, la felouque stoppa sa course dans un endroit suffisamment dégagé pour que les deux serviteurs puissent les repérer facilement quand ils s’enfuiraient. Maintenant, ils devaient attendre et espérer que tout se passe bien pour leurs amis…

CAR4200G et CAR222B, recouverts de boue, quittèrent la zone marécageuse en rampant comme des serpents. En se regardant mutuellement, ils furent rassurés de voir comme cette couche de limon était un camouflage idéal. La noirceur de la terre les confondait au paysage nocturne dans lequel ils se mouvaient.

Ils avaient mis au point une méthode pour avancer petit à petit jusqu’à la route sans faire de bruit. Ils se traînaient avec les coudes et laissaient filer le reste du corps en se stabilisant avec les pieds. Ils faisaient très attention à ne pas renverser les pierres en déséquilibre qui auraient pu rouler sur leur passage.

Une fois rejoint le bitume, les deux hommes prirent le temps d’observer les lieux avant de continuer. La chance voulut que les membres de la BS dorment de l’autre côté de la route. Les camions qui stationnaient sur la chaussée n’étaient pas surveillés. Ils s’engagèrent ensemble vers le camion-citerne qui était le plus près.

CAR222B se glissa jusqu’à la cabine pour vérifier que personne n’était à l’intérieur. Il confirma l’absence de soldats à son camarade qui attendait son signal pour dévisser d’un quart de tour la vanne de vidange de la citerne. Un mince filet de gasoil se déversa sur le sol, créant sous la remorque une flaque grasse qui n’arrêtait pas de s’étendre.

Au bout d’un moment, le liquide se répandit sur la route légèrement inclinée et se dirigea, en formant un petit ruisseau huileux, vers le camion de tête où se trouvaient déjà les deux serviteurs du peuple. Ce deuxième véhicule était un camion-plateau, équipé à l’arrière, sous une bâche, de quelques banquettes destinées au transport des passagers. CAR4200G réussit à débloquer la poignée gauche de la cabine sans faire de bruit et s’introduisit dedans en s’agrippant à la ceinture de sécurité. Les clés étaient sur le contact. Il les tourna juste assez pour libérer le volant, sans démarrer le moteur.

CAR222B se maintenait debout sur la marche extérieure, à côté de son compagnon, entre la portière qui restait ouverte et l’habitacle. Comme la nappe de gazole arrivait à leur niveau, il invita le conducteur à relâcher le frein à main pour avancer. Le camion s’écarta progressivement du carburant qui continuait à s’écouler sur le bitume.

Cependant, le poids lourd gagna rapidement de la vitesse et CAR4200G fut obligé d’appuyer sur la pédale de frein pour ralentir. Le frottement des disques au niveau des roues occasionna un bruit strident qui réveilla aussitôt la BS…

— Hé !… Le camion ! alerta le capitaine Clotman qui se releva brusquement… Qui est dedans ?… Arrêtez-vous !

Pour ne pas prendre le risque d’être rattrapé, CAR4200G enclencha le moteur. Les soldats comprirent aussitôt que des inconnus tentaient de voler leur véhicule et ouvrirent le feu dans leur direction.

— Vas-y ! ordonna CAR4200G à CAR222B, avant de se décider à mettre les gaz.

CAR222B, accroupi sur sa marche, tendit le briquet qu’il tenait fermement dans sa main droite vers la flaque de gazole et l’alluma. Dès la première étincelle, le liquide s’enflamma à son contact…

— C’est bon ! hurla CAR222B… Tu peux foncer !

Le conducteur appuya de toutes ses forces sur la pédale d’accélération et les roues du camion patinèrent sur le sol visqueux en combustion, l’obligeant à corriger sa trajectoire pour ne pas sortir de la route. CAR4200G redressa violemment le volant vers la gauche et l’essieu arrière quitta malgré tout la chaussée pour rouler sur le bas-côté. Une gerbe de sable s’éleva subitement dans les airs et étouffa le feu qui commençait à consumer les pneus du véhicule. Elle évita également au camion d’exploser en stoppant l’incendie qui s’était rapproché dangereusement du réservoir.

Sans décélérer, le serviteur contrebraqua à nouveau sur la droite. L’engin dérapa dans l’autre sens, mais cette fois-ci, il réussit à se remettre dans l’axe de la route.

Rassuré, CAR4200G alluma enfin ses phares et fonça dans la nuit. Pourtant, quelques minutes plus tard, il s’effondra subitement sur son volant.

 

Les brigadiers étaient maintenant tous collés au sol car le feu était en train de rejoindre la source où se déversait le flux d’essence. Une formidable déflagration retentit jusqu’aux oreilles des matelots qui purent observer, de leur emplacement, les couleurs vives et rougeoyantes du camion-citerne désagrégé par l’incendie.

— On a réussi ! s’esclaffa nerveusement CAR222B qui contemplait les dégâts avec délectation depuis la marche extérieure du camion… Tu peux être fier de toi !…

Le serviteur du peuple leva la tête en direction du chauffeur pour partager sa joie et s’aperçut avec horreur qu’il était mort ! Une tache de sang s’étalait entre ses deux omoplates, entourant de façon circulaire, le sombre impact d’une balle de fusil. Son torse, couché sur le volant, laissait pendre de chaque côté ses deux bras inertes.

— CAR42… ! cria-t-il affolé, en le secouant… Réponds-moi !

Son compagnon ne réagissait pas. Le camion était au maximum de sa vitesse car le pied du défunt était toujours en appui sur l’accélérateur… Si, d’un moment à l’autre, un virage se présentait, ils partiraient directement dans le décor.

CAR222B hésita à sauter, mais en voyant l’asphalte défiler sous ses yeux, il comprit que c’était trop dangereux. Alors, tout en se retenant à la carrosserie, il chercha, de sa main libre, à ôter de la pédale le pied du conducteur…

À force d’insister, il finit par y parvenir et la détente du ressort fut si instantanée, que le poids lourd fit quelques soubresauts avant de perdre de la vitesse. Ces brusques secousses firent glisser le mort devant le fauteuil. CAR4200G se recroquevilla sur le plancher, s’écrasant de nouveau de tout son poids sur la pédale. Le camion repartit de plus belle dans sa course folle…

Le corps du défunt était coincé sous le volant et CAR222B n’arrivait plus à le déplacer. Il monta donc dans la cabine et s’assit en tailleur sur le siège, désormais libre, pour prendre la conduite en main. Juste à ce moment-là, une courbe s’annonça et il tenta d’amorcer le virage sans trop rudoyer le véhicule. Celui-ci commença à s’incliner, ne roulant plus que sur les roues du côté gauche…

Heureusement, la route devint à nouveau droite et le camion s’affaissa brusquement de nouveau sur ses quatre roues. Mais déjà, un autre tournant apparaissait au bout des phares… Cette fois-ci, il était trop sec pour s’y engager aussi vite. CAR222B se crispa sur son volant et se prépara à quitter l’asphalte. Le bolide s’aventura tout droit dans la pente. Le serviteur du peuple ne respirait plus et écarquillait les paupières pour déceler suffisamment tôt, dans la trajectoire de ses feux, le prochain obstacle…

Les essieux raclaient de temps en temps le sable, laissant aux suspensions le soin d’amortir les creux et les bosses que l’engin ne pouvait éviter. Cela n’empêchait pas CAR222B d’être secoué dans sa cabine. Pourtant, il eut l’impression que le sol devenait plus meuble tout d’un coup… La pente aussi s’était réduite… Il reconnut soudain les roseaux, au loin, devant son pare-brise. Il était descendu jusqu’au fleuve et il fonçait vers les bords marécageux…

Le camion plongea dans le Nil comme une fusée et s’enfonça dans la vase de tout son poids. Le moteur rugissait, les roues motrices continuaient à tourner dans la boue, le radiateur bouillait derrière le par-choc défoncé… quand, tout à coup, la machine s’arrêta, étouffée par le marais.

CAR222B eut juste le temps de s’extirper de la cabine, déjà pleine de limon. Il se précipita sur le capot. Le camion s’enlisait encore et il dut monter sur le toit qui restait la seule partie émergente de l’appareil…

 

Au bout d’un moment, il reconnut ses amis qui venaient à leur secours. Après avoir suivi la descente depuis le bateau, ils avaient débarqué sur la rive pour les rejoindre au plus vite. CAR222B leur fit signe avec ses bras et les supplia de se dépêcher. Depuis le bord, CAR123A lui lança la cordelette du filet de pêche et le tracta jusqu’à lui.

— Il est resté dedans ! pleura le serviteur, une fois sauvé…

— CAR4200G ? demanda CAR123A, en fixant le marais qui avait complètement englouti le camion… Je vais le chercher !

— Non !… Il a reçu une balle dans le dos… Il est déjà mort !

 

Tout le monde a faim !

 

         Quand il fut en communication avec le Grand Maître, le comte de la Mouraille se garda bien de raconter à son responsable que les hommes-miniature s’étaient réfugiés dans les cités marines, réparties sur toutes les mers et les océans de la planète.

Alors que le chef du PNC lui annonçait fièrement la destruction des QG terrestres, le comte tenait à conserver un petit avantage sur son supérieur, dans le cas où celui-ci déciderait d’abandonner les membres-miniature du PNC. Il comptait sur les quelques hommes qu’il avait laissés dans les cités marines pour tenter de kidnapper le professeur Boz. Sans sa présence, leurs chances de retrouver une taille normale étaient encore très aléatoires.

Avec le professeur Waren, il pouvait espérer qu’un jour, ses équipes de chercheurs parviendraient à trouver le procédé qui les agrandirait à nouveau… Mais en attendant, il était incapable de dire quand cela arriverait. Peut-être demain, peut-être dans très longtemps ou peut-être jamais !

Le comte de la Mouraille avait peur que le Grand Maître se lasse et leur fasse subir le même sort qu’il réservait au peuple-miniature. Dans cette éventualité, il organisait sa défense. Il l’informerait au moment opportun.

 

*

 

Après avoir visité les bulles agricoles qui permettaient de récolter les fruits, les légumes et les céréales pour la cité marine, le comité des sages fut invité à découvrir une bulle de ravitaillement. Ces bulles étaient destinées à prélever du poisson pour compléter l’alimentation des habitants en protéines. Assez nombreuses sur les deux cents premiers mètres de profondeur, elles étaient ensuite plus dispersées tout le long de l’axe central de la CM1. Les sept sages prirent place dans la cabine de commandement, entièrement équipée d’écrans de toutes les couleurs qui signalaient le passage des poissons dans les parages.

— Mesdames et Messieurs les Sages, expliqua le responsable du poste, notre bulle est entourée de sonars… Ces détecteurs à ultrasons constituent les oreilles de notre tour de contrôle, nous permettant ainsi de localiser très précisément nos cibles vivantes. Lorsqu’un poisson nous paraît suffisamment gros et à une bonne distance de tir, nous envoyons sur l’animal une torpille croqueuse.

— Quelle est la particularité d’une torpille croqueuse ? demanda la sage Safiya Armoud… Je n’ai jamais entendu parler de cette arme ?

— Cette torpille n’a pas la vocation de tuer, répondit le directeur des lieux… mais seulement de prélever de la chair dans l’épaisseur du gibier. Elle dispose d’une fraise circulaire au niveau de la tête qui tourne à très grande vitesse et perfore la peau de l’animal pour atteindre sa partie charnue dont elle extrait un morceau. En ressortant, elle dépose un cicatrisant dans l’orifice et rapporte dans la bulle de ravitaillement le produit de sa chasse… ou de sa pêche !… C’est comme vous voulez…

— Le poisson ne meurt donc pas ? s’étonna la sage Armoud.

— Non ! répondit le responsable de la bulle. L’impact réalisé par notre projectile correspond à une grosse écorchure qui se ferme rapidement. Nous prélevons uniquement ce dont nous avons besoin et nos interventions ne modifient en rien la vie de nos victimes.

Chaque sage se remémorait l’époque où ils avaient éliminé à tout jamais des espèces de poissons, à cause d’une pêche intensive et irréfléchie… Ils étaient fiers à présent de leurs choix et espéraient que la nature retrouverait petit à petit son équilibre.

— Nous allons lancer un projectile ! reprit le commandant… Nous avons repéré un beau spécimen dont la taille correspond parfaitement à nos exigences… Vous pouvez suivre le déroulement de l’opération sur l’écran qui est en face de vous !

Effectivement, les sages surveillaient de leurs places l’activité qui venait de démarrer dans la zone de tir de la bulle. Ils observaient les images de la torpille croqueuse qui s’introduisait dans un tube dirigé vers le poisson. Un signal sonore indiqua que son moteur était enclenché et elle fut aussitôt chassée du canon par de l’air comprimé.

La caméra qui était logée dans le projectile permettait de le voir s’approcher d’un mérou, à une vitesse stupéfiante. Ce poisson devait mesurer plus d’un mètre de long et ressemblait à une énorme carpe aux lèvres pulpeuses. Son corps était couvert de taches claires qui changeaient d’intensité selon la lumière. La fraiseuse se mit en marche avant d’atteindre l’animal et percuta sa peau pour pénétrer dedans comme une aiguille.

Dès que le conteneur fut plein de tissu vivant, le moteur de la torpille s’inversa et appliqua un gel antiseptique dans la plaie avant de regagner la bulle de ravitaillement. Elle vint déposer sa réserve à l’intérieur d’une zone de stockage robotisée où la chair fut découpée puis congelée par petits blocs, prêts à être cuisinés.

Le mérou continua son chemin, sans avoir très bien compris ni réalisé ce qui s’était passé.

 

*

 

— Là !… Devant… Un barracuda ! signala Tseyang, depuis le module poulpe qu’elle pilotait.

L’équipe du professeur Boz était à la recherche d’un animal de transport. Le barracuda avait la réputation d’être puissant et rapide. Il était donc parfaitement approprié pour remplir ce rôle. Rita qui avait cédé sa place aux commandes de l’appareil prit le poisson en photo. L’ordinateur transmit aussitôt ses caractéristiques… C’était une bécune de quatre-vingts centimètres de long. Sa forme particulièrement effilée présentait un museau pointu. Sa robe argentée arborait une série de taches obliques et sombres sur les flancs, jusqu’à sa nageoire caudale qui dessinait un « V ».

Ce poisson était un redoutable prédateur. Il bénéficiait d’une bouche remplie de fines dents tranchantes, réparties autant sur les mâchoires que sur tout le palais. Tout ce qu’il touchait était automatiquement sectionné et lacéré, ne laissant aucune chance de survie à sa victime.

— Il est conseillé de s’approcher de la bécune par l’arrière ! expliqua Jawaad qui lisait les indications proposées par l’ordinateur… Nous nous arrimerons sur la première nageoire dorsale !

 

Le poisson avançait avec régularité. La petitesse de leur engin ne perturba nullement l’animal et son pilote le positionna comme prévu, juste derrière l’aileron à cinq épines. Les milliers de minuscules ventouses assurèrent sa fixation et, sans attendre, Tseyang enclencha la commande neuronale. Le faisceau de connexion détecta immédiatement la moelle épinière du vertébré, puis se brancha sur un axone.

Presque instantanément, avec les yeux du barracuda, Tseyang découvrit sur l’écran de son casque le milieu qui l’environnait. Elle en avait presque le tournis.

La bête progressa nerveusement dans l’immensité bleue et s’approcha d’une falaise dont le tombant s’enfonçait verticalement. Elle descendit le long de la plaque rocheuse où de nouvelles espèces exploraient les reliefs pour trouver leur pitance. Ce qui était très perturbant, c’était de voir en même temps avec un œil, les détails de la paroi et avec l’autre œil, son côté opposé qui scrutait le grand large. Tseyang essayait de coordonner dans son cerveau ces deux visions qui défilaient en parallèle. Cette accommodation lui donnait le vertige…

Comme il lui fallut un certain temps pour mettre de l’ordre dans son esprit, elle laissa la bécune naviguer à sa guise, ce qui permit à chacun des passagers d’assister en direct à une séance de chasse.

— Ça scintille à gauche ! remarqua Uliana…

La bécune avait déjà repéré les petits flashs de sa proie, occasionnés par le brillant de sa peau. Aussi, d’un bond, elle quitta les pourtours de la falaise pour se diriger vers ce curieux poisson qui lui faisait signe involontairement. Elle fonçait vers le large tout en prenant soin de bien rester au-dessus de son objectif…

— C’est une bonite ! annonça Jawaad qui lisait encore une fois le signalement de l’animal marin grâce à l’ordinateur de bord… Elle fait trente centimètres de long.

La bécune n’était plus qu’à dix mètres du jeune thon quand celui-ci l’aperçut à son tour. Il sentit tout de suite le danger et accéléra en même temps que le prédateur. La course apparut aux yeux des hommes-miniature comme parfaitement inégale. La forme cylindrique de la bécune lui permettait de se profiler aisément dans l’eau alors que la bonite, en raison de sa taille inférieure et malgré tous ses efforts, semblait être freinée par la densité du liquide marin.

Cette fois-ci, la bécune n’était plus qu’à trois mètres du jeune inexpérimenté. Elle fit mine de le doubler en s’écartant légèrement sur la gauche. Complètement affolé, le petit thon vira subitement à droite, en l’apercevant sur le côté. La tactique du gros poisson était bien rodée car le novice perdit encore de la vitesse en tournant… La bécune avait déjà changé de position et sa cible se retrouva de profil face à lui. Elle ouvrit sa grande bouche et saisit le ventre de la bonite pour ne plus la lâcher.

 

Les passagers du module poulpe suivaient la terrible scène sans faire de commentaires, tellement ils étaient surpris eux-mêmes par la rapidité de l’action.

Pour finir, la bécune remua vivement ses mâchoires de droite à gauche pour arracher définitivement de sa victime, le morceau de chair qu’elle avait conquis. À travers l’œil droit, les hommes-miniature virent la tête sectionnée de la bonite glisser lentement vers les profondeurs et à travers l’œil gauche, sa queue qui la rejoignait en virevoltant. Le reste du poisson fut ingurgité en quelques secondes.

— Reprends le contrôle du barracuda ! insista Diego auprès de Tseyang, pendant que le prédateur avalait goulûment son repas.

Tseyang se concentra à nouveau et engagea leur transporteur, désormais rassasié, vers le sud de l’Italie.

 

La bécune passait à présent au sud de la Sicile pour atteindre la partie occidentale de la Méditerranée. Les scientifiques avaient l’intention de faire étape dans la cité marine 63 qui se trouvait entre la Sardaigne et la côte tunisienne. Ils avaient prévenu la cité qu’ils pensaient arriver dans les prochaines heures.

— Il y a de moins en moins de fond ! déclara Diego qui surveillait le sondeur par ultrasons de l’appareil.

— Oui ! confirma Rita qui étudiait la carte marine en même temps que lui… Nous sommes exactement au-dessus d’une zone volcanique !… Nous remontons les longues parois de l’Empédocle !

— L’Empédocle ? s’étonna Diego… Je ne connais pas ce nom…

— Sous nos pieds, repose une dizaine de volcans dont les éruptions sont sous-marines, expliqua Rita, en montrant sur la carte avec son doigt, l’emplacement d’une dépression… L’Empédocle est le plus gros de tous… Il a même dépassé le niveau de la mer, il y a plusieurs siècles, avant que celle-ci ne l’érode avec le temps et l’engloutisse à nouveau.

Tseyang dirigea le barracuda plus à l’ouest pour contourner son versant abrupt. Tous admiraient le paysage accidenté qui abritait une flore exceptionnelle.

— Regardez ! remarqua Jawaad… Des longues colonnes de bulles remontent à la surface !

— C’est du gaz qui s’échappe des volcans ! expliqua Rita. Le sol est rempli de sources de fumée… Un jour, tout cela explosera… Espérons que ce ne soit pas maintenant !

— J’imagine que cette activité est tributaire du glissement de la plaque africaine sous la plaque eurasienne, non ? s’informa Jawaad.

— Exactement ! confirma Rita.

Ils s’approchaient désormais de la CM63, à proximité de l’archipel de la Galite. La visibilité était presque nulle en raison de la nuit.

Dans ce néant, le poisson commençait à vaciller…

— Le barracuda est épuisé ! supposa Tseyang… Nous lui en avons trop demandé… Il avance de moins en moins vite.

— Pourvu qu’il ne nous lâche pas ici ! s’inquiéta à son tour le professeur Boz. Si près du but… Quel dommage !

L’animal ne répondait pratiquement plus aux décisions de Tseyang car il relâchait son attention. Il cherchait à présent un endroit protégé pour dormir et Tseyang accepta de le laisser faire. À soixante mètres de fond, il se réfugia sous un rocher et ne bougea plus.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Uliana… Si nous restons ici, nous allons être avalés par ces poissons de rocaille qui tournent autour de nous.

Tseyang se déconnecta du système nerveux du barracuda et entama une avancée avec les tentacules du module pour s’approcher des branchies de leur transporteur. Depuis ce poste, ils pouvaient observer plus facilement les alentours.

Une grosse langouste passa devant l’anfractuosité au même moment, basculant ses immenses antennes pour se diriger. Elle progressait rapidement avec ses cinq paires de pattes…

— Saute vite sur le dos de sa carapace ! conseilla Uliana à Tseyang. Essaie de te placer derrière ses yeux. Abritons-nous sous les pointes qui se dressent à la surface…

Tseyang manœuvra le poulpe artificiel avec une grande dextérité et réussit à caler leur engin entre une énorme épine et la corne protectrice de l’œil droit de la langouste.

Sans perdre de temps, elle actionna le détecteur de neurone pour prendre les commandes du crustacé.

— Impossible ! râla Tseyang. Le rostre ne pénètre pas dans la carapace… Cette armure est dure comme une pierre !

— Alors, poursuivit Rita… Quittons les lieux et tentons de nous accrocher à un autre animal avant qu’elle nous isole dans une cavité…

Mais curieusement, la langouste se plia soudain en deux et cassa sa cuirasse entre le thorax et l’abdomen. Puis son corps se gonfla d’eau et elle effectua une série de contractions très violentes pour s’extraire de ce blindage trop étroit…

— Elle est en train de réaliser sa mue ! comprit Rita.

Effectivement, au bout d’un certain temps, la langouste quitta son exosquelette et se présenta vers eux dans une enveloppe toute neuve, brillante et molle. Instinctivement, elle s’approcha de sa vieille armure vide pour la grignoter afin d’ingurgiter la matière nécessaire qui l’aiderait à durcir sa nouvelle carapace.

— Fuyons, fuyons ! hurlèrent-ils en contemplant avec effroi la bouche du monstre, dotée de mandibules broyeuses et de mâchoires à lames coupantes… Elle va nous dévorer en même temps que sa cuirasse !

La langouste était tellement pressée de manger qu’elle ne remarqua pas l’énorme anguille qui longeait lentement les roches environnantes. Avec une souplesse incomparable, ce congre posta discrètement sa tête au-dessus du jeune corps, vêtu de son manteau reluisant.

Il l’observa calmement sans bouger, puis tout à coup, d’un battement de queue aussi rapide que l’éclair, il projeta en avant ses mâchoires pleines de crocs et avala le crustacé par surprise… Tseyang eut la présence d’esprit de quitter la carapace vide pour s’agripper au prédateur nocturne pendant qu’il digérait sa proie…

Le module poulpe était désormais fixé sur le flanc gauche du poisson qui avait déjà repris sa route en ondulant, à la recherche du plat suivant…

— Rita ! demanda Tseyang après avoir actionné la commande neuronale… Donne-moi les coordonnées de la CM63… Je maîtrise le congre… C’est impressionnant !… Je vois comme en plein jour !

Le poisson anguilliforme repartit vers le large et conduisit la petite troupe jusqu’à la cité marine. Quand ils furent à quelques centimètres du parking des modules de la structure, ils se détachèrent du congre et se postèrent devant l’entrée.

— Ici, l’équipe du Professeur Boz ! informa Tseyang au poste de contrôle. Vous pouvez nous ouvrir !

La porte de la cité restait fermée et personne ne répondait à leur message…

— Que font-ils ? s’impatienta Jawaad. Ils attendent que l’on se fasse avaler tout cru ou quoi ?

— Ici, le module du Professeur Boz ! insista Tseyang, une nouvelle fois. Ouvrez-nous vite, bon sang !

Mais leurs appels ne déclenchaient aucune réaction dans la cité qui demeurait totalement muette.

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