#ConfinementJour21 – Partage de lecture du roman  » 2152  » – Chapitres 57, 58 et 59

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Troisième période

« Nous devons nous dire adieu ! »

Ne pas mourir noyé !

 

         Cette fois-ci, le mauvais temps semblait tourner à leur avantage. Les condamnés sortaient de ce maudit gouffre, les uns après les autres, et se retrouvaient à l’air libre sous une pluie battante. Le brouillard, mêlé à ces averses impressionnantes, empêchait toute visibilité sur le plateau. Face à cette météo peu engageante, les serviteurs du peuple renoncèrent à livrer la ration quotidienne de nourriture aux parents séquestrés. Ils décidèrent de reporter la distribution au lendemain. Sans le savoir, les membres du PNC offraient aux détenus un temps de répit suffisant pour qu’ils puissent s’extraire de leur prison.

 

Au fond du trou, James Groove et quelques amis aidaient leurs compagnons à s’introduire dans la nacelle. Ils s’assuraient que chaque passager s’installe correctement à l’intérieur pour ne créer aucun déséquilibre pendant son ascension. Malgré leur impatience, les hommes et les femmes qui attendaient leur tour pour s’enfuir tentaient de garder leur calme. Ils devaient accepter avec philosophie cette trop lente progression.

Pourtant, en bout de fil, les derniers prisonniers se mirent à crier et quittèrent leur place en courant pour rejoindre ceux qui étaient autour du monte-charge…

— L’eau !… L’eau monte ! hurlèrent-ils apeurés.

— Comment ça ? leur demanda James Groove. Que voulez-vous dire ?

— Rappelez-vous, James ! déclara le premier du groupe… Cela est déjà arrivé un jour de grande pluie… Le ruisseau qui traverse la grotte s’était transformé en un véritable torrent !… Nous avions dû nous écarter de son cours qui prenait de plus en plus d’ampleur…

— Oui ! répondit James Groove. Effectivement, je m’en souviens. Cependant, si le courant s’était accéléré, le niveau de l’eau, par contre, n’était pas monté bien haut, non ?

— Écoutez, James ! rétorqua son interlocuteur, en dirigeant son regard effaré vers le fond de la caverne… Écoutez ce bruit !… Cette fois-ci, c’est le déluge !

James Groove n’avait pas pris conscience du vacarme qui résonnait dans la cavité tellement il s’était concentré sur le bon déroulement de l’évacuation de ses camarades. Mais en entendant désormais le grondement puissant qui provenait de la partie en amont, il eut soudain froid dans le dos.

— Attendez-moi là ! suggéra-t-il, sans détourner son regard du fond de la caverne.

Il se dirigea prudemment vers la source qui était à une cinquantaine de mètres. Déjà, à mi-parcours, il recevait des embruns sur le visage. Le sol, complètement trempé, devenait glissant. Curieusement, le léger reflet de l’eau qui suintait à ses pieds lui permettait de se guider vers l’origine du tumulte. Au bout d’un moment, à force de tâtonner, il gravit une petite butte en se retenant avec les mains. Lorsqu’il parvint à son sommet, un bruit assourdissant le stoppa net dans son élan.

La cascade qui venait s’écraser avec une telle violence sur le calcaire lui coupa le souffle. Pris de vertige, perdant tous ses repères dans ce tintamarre nocturne, il se sentit happé par ce jet d’eau infernal et chercha à reculer malgré les forces maléfiques de la cataracte qui l’aspiraient. Il se laissa tomber en arrière en espérant avoir choisi le bon côté. Sa tête cogna un rocher. Il s’évanouit. Son corps inerte roula aussitôt dans la pente qu’il avait grimpée quelques minutes auparavant puis il s’arrêta un peu plus bas, dans la boue.

 

Près du panier métallique, poussée par l’eau qui montait par paliers, la foule s’entassait de plus en plus vers le centre de la grotte. Les amis de James Groove trouvaient qu’il mettait trop de temps à revenir. Trois d’entre eux décidèrent de partir à sa rencontre et s’engagèrent courageusement vers la cascade.

— James !… James ! appelèrent-ils tous les cinq ou six pas… Où es-tu ?

À leur tour, ils arrivèrent au niveau de la dernière butte protectrice, située devant l’énorme chute. Tremblant de peur, ils rampèrent jusqu’en haut et furent également abasourdis par l’impressionnant tapage provoqué par les tonnes d’eau déversées. Ils préférèrent rebrousser chemin. « Avancer plus loin serait de la pure folie », jugèrent-ils…

Malheureusement, dans la descente, celui qui était le plus haut glissa sur la pente mouillée et emporta ses deux compères dans sa dégringolade. Ils butèrent au bout de quelques mètres sur le corps inanimé de James Groove qu’ils n’avaient pas vu à l’aller.

— Où suis-je ? balbutia-t-il, encore perdu, tout juste réveillé par le choc.

En entendant sa voix, ses voisins se réjouirent de ces retrouvailles inespérées et le serrèrent chaleureusement dans leurs bras…

— C’est nous, James !… Nous sommes là… Ne t’inquiète pas !

Mais le terre-plein, sur lequel les quatre détenus reposaient, ne supporta pas cette nouvelle charge et s’effondra mollement. Sans avoir le temps de réagir, ils furent emportés dans l’éboulement et suivirent le trajet de la glaise qui s’écoulait vers le torrent. Finalement, la masse boueuse fut stoppée dans sa course par un gros rocher qui leur évita d’être projetés dans la fureur des flots. Si près du cours d’eau, ils s’entendaient à peine quand ils se parlaient…

— Je suis coincé ! vociféra James Groove à ses compagnons. J’ai de la boue jusqu’au cou !… Je ne peux plus bouger !

— Moi, aussi ! s’écria l’homme qui était plaqué contre lui. Je vais mourir !… J’étouffe !

En quelques secondes, la situation était devenue dramatique. Ils réalisaient que personne ne les retrouverait en bordure de la rivière, enlisés dans cette terre collante et humide. Pourtant, ils criaient de toutes leurs forces pour appeler de l’aide, mais leurs paroles étaient aussitôt absorbées par le bruit de l’eau en furie.

 

Sur le plateau, les autres prisonniers n’avaient pas encore conscience de la tragédie qui s’opérait insidieusement dans le sous-sol. Malgré les énormes averses qui s’abattaient sur eux, la plupart des personnes qui avaient eu la chance de s’extirper du gouffre s’étaient mobilisées pour obstruer, de façon efficace, les deux passages qui donnaient accès au-dehors depuis la base du PNC. Il y avait l’entrée principale, par où circulaient les serviteurs du peuple lorsqu’ils venaient déposer leur cargaison alimentaire dans le puits, et la sortie de secours qui avait permis l’évacuation des enfants durant la fête de bienvenue. Deux chaînes humaines s’étaient constituées pour entasser de grosses pierres devant chaque porte. Cela devait contribuer à retarder l’arrivée de la BS sur le site.

De son côté, Mattéo continuait d’assurer la montée de la nacelle pendant que les trois serviteurs du peuple aidaient les prisonniers qui étaient dedans à descendre sur la terre ferme. Tendant son cou au-dessus du muret, CAR2241V aperçut le panier métallique qui s’approchait de la partie forée du puits. Il leva le bras pour signaler à Mattéo qu’il devait se préparer à couper le moteur, dès qu’il serait à la bonne hauteur.

— Plus que cinq mètres ! l’informa-t-il de sa voix grave.

Les passagers paraissaient terrorisés et faisaient de grands signes dans leur direction.

— Ne bougez pas ! leur ordonna CAR2241V. Vous allez renverser le panier… Calmez-vous !

Obéissant à ses conseils, ils se turent et attendirent d’être enfin descendus de la plateforme pour réitérer leurs inquiétudes…

— C’est affreux !… Ils vont se noyer !… Il faut faire quelque chose !

 

*

 

Number one suivait avec un sourire radieux le cortège des jeunes qui pénétraient, les menottes aux mains, dans la salle des cages. Le bruit, la lumière intense et l’odeur repoussante de cet espace mal aéré donnaient, dès les premiers mètres, une envie de vomir. Les six amis de Mattéo n’en revenaient pas de découvrir comment leurs contemporains étaient entassés derrière les grilles. Dix étages de cubes métalliques s’élevaient ainsi devant leurs yeux.

— Quelle horreur !… On se croirait dans une immense animalerie de laboratoire ! s’indigna Shad. C’est affreux !

Leur arrivée suscita l’étonnement général et l’ensemble des adolescents s’agglutinèrent contre les barreaux de leurs cellules pour les observer. Leurs visages exprimaient à la fois la fatigue et la tristesse. Number one profita de ce moment d’attention pour s’engager au milieu du hall et s’adressa à la foule captive en criant :

— Mes chers enfants !… Je sais que l’absence de vos amis vous tracassait… Mais nous les avons retrouvés…

Il se retourna vers les six adolescents et son rire sarcastique envahit la totalité de l’espace…

— Les pauvres, ils s’étaient égarés dans les couloirs techniques de la cité… Regardez comme ils sont heureux de vous revoir !

Puis, il chargea les gardiens qui les escortaient de les conduire jusqu’aux cages.

— Enlevez-leur les menottes ! ordonna-t-il… Ils profiteront mieux des nombreuses distractions proposées dans cette salle avec les mains libres.

Les soldats séparèrent les filles des garçons et les traînèrent de chaque côté vers leurs nouvelles prisons, tandis qu’ils se contorsionnaient pour se défaire des bras de leurs geôliers. Une fois devant les premières grilles, les hommes en noir frappèrent brutalement les barreaux avec leurs bottes pour effrayer les jeunes captifs qui étaient coincés dedans.

Ils reculèrent effectivement sur-le-champ pour se serrer au fond des cages, malmenés comme des lapins dans un clapier. Avec la même violence, les gardiens ouvrirent les portes métalliques, poussèrent sans ménagement les adolescents à l’intérieur et refermèrent les loquets avec fracas.

— Parfait ! conclut Number one… Profitez bien de ce magnifique cadre pour vous ressourcer… Vous verrez comme cet endroit est propice au repos et à la détente !… Ha ! Ha !

Ils quittèrent les lieux bruyamment en claquant les talons puis les abandonnèrent dans la lumière crue et froide de ce local sordide et inhumain.

Yoko, Indra et Poe, accrochées aux barreaux de leur cellule, regardaient d’un air dépité Rachid, Shad et Kimbu, situés dans la cage opposée. Eux-mêmes les observaient avec la même déception. « Tout ça pour en arriver là ! », pensaient-ils, écœurés.

 

*

 

— Non !… Je t’en supplie, ne redescends pas là-dedans ! dit Maria Torino à son fils d’une voix implorante.

— Je dois les aider ! lui répondit Mattéo… Sinon, ils vont tous mourir !

Les trois serviteurs du peuple avaient, eux aussi, repris place dans le monte-charge avec Mattéo pour rejoindre leurs amis qui étaient dans la détresse. Après s’être concertés avec les autres détenus, ils décidèrent d’adopter un plan de secours pour accélérer leur fuite. Pour cela, ils laisseraient la nacelle au fond de la grotte et tous ceux qui étaient encore retenus dans le gouffre escaladeraient le câble qui resterait définitivement tendu. Ils espéraient que cette solution permettrait à un maximum de personnes de s’enfuir en même temps.

Maria Torino les suivit de ses yeux anxieux jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans les profondeurs…

Très vite, Mattéo comprit la gravité de la situation. Au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient, le vacarme occasionné par la chute d’eau, qui ne cessait de grossir, se mélangeait aux lamentations des prisonniers qui pataugeaient déjà dans l’eau limoneuse.

 

L’arrivée du panier métallique suscita l’excitation de la foule qui ne pouvait plus se contenir. Les plus proches accaparèrent la nacelle sans vouloir la partager, défendant leur possession à coups de poing. CAR2241V, CAR6667L, CAR0055B et Mattéo grimpèrent aussitôt le long du câble pour s’élever de quelques mètres et dominer l’assemblée en délire. Ils hurlèrent en chœur pour imposer le silence. Par chance, tous se turent instantanément pour les écouter.

— Voici les consignes ! beugla CAR2241V… La nacelle ne remontera plus !… Les allers-retours sont trop longs !

Tous crièrent d’indignation et certains se mirent à pleurer. CAR2241V les invita à s’entraider pour que tout le monde puisse se hisser jusqu’en haut…

— C’est la meilleure solution pour s’en sortir ! finit-il d’expliquer… Chacun doit soutenir ceux qui se sentent trop faibles, compris ? Allez, ne perdons plus de temps !

Mattéo et les trois serviteurs mirent pied-à-terre et furent rassurés par le comportement exemplaire de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui s’organisèrent à nouveau. Malgré le danger de noyade imminent, l’intelligence collective opéra et l’ascension put commencer dans un calme relatif…

 

Pendant qu’ils patientaient, une pensionnaire expliqua à Mattéo que James Groove et trois autres personnes s’étaient engagés vers la chute. Ils n’étaient toujours pas revenus. Ils acceptèrent de partir à leur recherche.

En remontant vers la cascade, CAR2241V fut obligé de s’arrêter car le terrain s’était effondré.

— Nous ne pouvons pas aller plus loin ! déclara-t-il… l’eau est en train d’éroder le sol… Tout s’écroule, par là… C’est trop dangereux !

— C’est sans doute leur passage qui a provoqué cet éboulement, supposa Mattéo… Ils sont forcément dans les alentours !

Ils appelèrent une dizaine de fois depuis leur emplacement puis ils tendirent l’oreille pendant quelques minutes pour écouter si on leur répondait. Ils avaient décidé de rejoindre les autres s’ils n’entendaient rien… Mattéo discerna un léger son qui se détachait au loin, dans l’obscurité…

— Je crois que c’est une voix ! murmura-t-il… Ça vient d’en bas !

Trempés par les embruns, ils contournèrent avec précaution la zone terreuse qui était altérée. Plus ils progressaient, plus les cris des disparus étaient perceptibles. Malgré la joie de les avoir localisés, ils restèrent concentrés pendant la descente en testant la résistance du sol, exagérément mou, à chaque pas. Une fois sur place, ils distinguèrent à peine les parties de leurs corps qui dépassaient de la boue et se pressèrent de creuser tout autour avec leurs mains pour les dégager de cette matière collante…

— Oh ! Merci les amis ! s’écrièrent les rescapés qui n’en revenaient pas eux-mêmes de pouvoir à nouveau bouger leurs membres.

— Ne restons pas ici ! suggéra CAR2241V… Le terrain est trop instable.

Dans la pente, chacun poussait ou retenait son voisin dès qu’il dérapait. Au bout de gros efforts, ils furent récompensés par leur persévérance en accédant enfin à la zone rocheuse et solide du chemin qu’ils avaient emprunté pour venir. Ils n’avaient plus qu’à descendre pour rejoindre leurs amis.

Mais cette fois-ci, l’eau les avait rattrapés et ils durent nager pour retrouver le câble du monte-charge.

— Il n’y a plus personne ! s’étrangla CAR6667L, en avalant du liquide.

Mattéo s’engagea le premier sur le câble et entama son ascension, suivi de très près par les sept adultes. Ils s’arrêtaient tous les dix mètres environ pour souffler et repartaient lentement, s’assurant régulièrement de bien serrer leurs jambes avant de pouvoir tendre les bras.

— Pouvez-vous aller un peu plus vite, à l’avant ? supplia James Groove qui était le dernier… J’ai de l’eau au niveau des genoux !

Malgré leurs efforts, la crue du torrent était plus rapide que leur progression. Finalement, dès que l’eau trouble l’atteignit, James Groove se laissa flotter tout en maintenant fermement le câble avec ses mains. Il s’éleva ainsi jusqu’à rejoindre son voisin du dessus puis les huit grimpeurs se retrouvèrent en peu de temps côte à côte à la surface de l’eau, soulevés par celle-ci.

Lorsqu’ils accédèrent à la partie creusée du puits, l’eau s’arrêta subitement de monter. Elle s’infiltra dans des galeries naturelles qui se trouvaient à cette hauteur, dans le plafond de la caverne. Bêtement, CAR0055B lâcha le câble et nagea jusqu’à la paroi de l’orifice où il avait repéré l’angle d’une pierre pour s’accrocher. Il s’assit dessus pour souffler…

Soudain, l’eau qui était sous ses pieds se mit à tourbillonner violemment et le pan de mur sur lequel il reposait s’effondra brusquement. Apparut à cet endroit l’entrée d’un gros couloir latéral qui avala goulûment le trop-plein de la masse aqueuse et aspira le serviteur en même temps… Il disparut en quelques secondes.

— Ne restons pas là ! hurla Mattéo, terrorisé… Cette zone va se transformer en un gigantesque siphon et nous finirons tous comme lui, noyés dans les entrailles de la Terre !

Les sept survivants s’agrippèrent encore plus énergiquement au câble et foncèrent vers la sortie. Ils atteignirent la poulie en un temps record. Instinctivement, ils saisirent l’axe métallique pour rejoindre le muret et sautèrent du puits, les uns après les autres, pour se laisser choir sur la terre ferme.

Ils restèrent étendus, un long moment sans bouger, pour récupérer de ce dernier effort si intense. Couchés à même le sol, au milieu de grosses flaques d’eau, leurs corps entièrement recouverts de boue, ils savouraient enfin cette pluie agressive qui les aspergeait par bourrasque et qui leur confirmait qu’ils étaient bien vivants.

Les épaisses gouttes glacées rinçaient le visage de Mattéo quand il sentit deux mains lui soulever fermement la tête et la poser délicatement sur des genoux qu’il identifia tout de suite. Il ouvrit ses yeux et aperçut sa mère. Elle pleurait au-dessus de sa figure sur laquelle l’eau dégoulinait abondamment.

— C’est fini, mon petit ! chuchota Maria Torino. C’est fini !

Il reconnaissait cette bienveillante attention mêlée à sa douce voix. Elle lui rappelait tellement de souvenirs heureux. Mais aujourd’hui, il ne souhaitait plus se laisser attendrir par ses caresses comme autrefois. Ce monde de l’enfance lui paraissait révolu… Désormais, il avait une mission à accomplir. Il devait lutter contre le Grand Maître et son parti… Il devait venger son père !

Maria Torino comprit dans son regard décidé que son fils n’était plus le même… Il avait changé… Il était devenu un jeune adulte…

— Non, Maman ! répondit-il calmement, mais avec détermination. Au contraire, c’est maintenant que tout commence !

 

Dans les marécages

 

         Ils avançaient d’un pas décidé tandis que le jour pointait à peine. Vers le milieu de la nuit, Alban Jolibois et CAR123A avaient repéré, dans le lointain, des phares de camions qui se déplaçaient dans leur direction.

C’était certainement la cohorte de soldats du PNC qui empruntait l’unique route qui longeait le Nil. Forcément, elle les conduirait jusqu’à eux. Sans plus attendre, ils avaient réveillé le reste de la troupe et après s’être concertés, ils décidèrent de s’enfoncer dans la végétation qui bordait le fleuve. Pour l’instant, cela semblait être la solution la plus rapide pour se mettre à l’abri. Seulement, ils devaient rejoindre la rive à temps pour espérer que la BS passe sans les voir.

— Regardez tous les palmiers, là-bas ! cria Manon. Nous pourrions nous cacher dans ce coin !

— Bonne idée ! acquiescèrent les autres marcheurs qui s’orientaient dorénavant vers le touffu bosquet que signalait Manon.

 

Dans le calme qui précédait l’aube, le rugissement des moteurs envahissait tout l’espace.

Pendant qu’ils couraient, ils se retournaient de temps en temps pour surveiller la progression des camions. Le bruit était de plus en plus distinct ; ils s’approchaient résolument. Les phares éclairaient le ciel au-dessus de leurs têtes, dessinant des bandes lumineuses blanches, tantôt à droite, tantôt à gauche.

Les jeunes des « Iris » parvenaient tout juste au niveau des arbres quand les silhouettes de deux fourgons se détachèrent du sommet de la colline. Malheureusement, les véhicules ne continuèrent pas leur chemin comme ils l’auraient souhaité. Au contraire, ils s’arrêtèrent devant le sphinx tout en gardant leurs feux allumés. Éclairé puissamment par les deux engins, l’homme lion semblait les regarder d’un air réprobateur.

Toby Clotman avait vu juste. Son instinct de chasseur ne l’avait pas déçu. Devant l’imposante statue de pierre, il ne remarquait désormais qu’une seule chose : les traces de pas dans le sable qui étaient toutes fraîches. Des empreintes qui, comme il l’espérait, confirmaient qu’ils n’étaient plus très loin des fugitifs.

— On descend ! cria-t-il… Préparez vos fusils… Ils doivent être dans les parages !

Les soldats s’empressèrent de faire le tour du monument. Le capitaine ne jugea pas opportun de les suivre et préféra rester à sa place. Il savait que ses hommes reviendraient bredouilles, mais il s’assit calmement sur le sol et savoura cet instant de la même façon qu’un chat à l’affût d’une souris. Il était pratiquement sûr de sa victoire. « Pour l’instant, tout se passe pour le mieux ! », pensa-t-il. « En accostant, nous avons eu la chance de tomber sur cette caserne militaire avec tous ces camions stockés dans la cour. Surtout le camion-citerne rempli de gasoil qui nous suit… Il nous permettra d’avoir une bonne réserve de carburant. Et puis, en voyant si nettement les pyramides depuis Alexandrie, je me doutais bien qu’ils viendraient instinctivement jusqu’ici… »

— Personne n’est ici, Capitaine ! s’exprima 58, interrompant les réflexions de son chef sans le savoir.

Il en fut de même pour les autres brigadiers qui se retrouvèrent de nouveau au point de départ.

— Que fait-on, Capitaine ?… On s’en va ? demanda 60, impatient.

Sa douleur abdominale s’intensifiait. Ses vêtements étaient couverts de sang et il tremblait sous l’effet de la fièvre.

— Regardez ! indiqua Toby Clotman avec son doigt pointé vers le sol… Vous ne voyez rien ?

Tous fixaient le sable sans rien remarquer de particulier.

— Ces traces de pas ? insista-t-il… Où vont-elles ?

Suivant ses conseils, ils essayaient de chercher une éventuelle direction, mais ils ne distinguaient que des empreintes de pieds qui s’entremêlaient les unes dans les autres. Un peu déçu, le capitaine Clotman les invita à s’asseoir à ses côtés.

— 58 ! ordonna le capitaine… Éteins les phares des camions !

58 s’exécuta puis vint reprendre sa place à l’intérieur du groupe.

— Ça alors ! s’exclamèrent-ils en chœur, en découvrant soudain l’énorme tracé qui continuait vers le Nil… Ils sont partis par là !

La lumière plus homogène leur permettait de voir beaucoup plus nettement les pas des pensionnaires des « Iris » qui dessinaient, sur le sol sableux, un petit sentier légèrement sinueux. Il aboutissait au loin dans la végétation qui bordait le fleuve, au niveau de quelques palmiers resserrés.

— Mes amis ! gloussa le capitaine Clotman… Nous allons les cueillir sous les arbres comme des fruits mûrs. Prenez votre temps, ils ne peuvent plus aller bien loin. Ils se sont coincés eux-mêmes dans une impasse !

 

Les pensionnaires des « Iris » observaient sans bouger les pyramides que le soleil naissant colorait de tonalités chaudes et délicates. Sa lumière rasante leur permettait de mieux suivre les mouvements des hommes du PNC.

— Qu’est-ce qu’ils font ? chuchota Audrey aux oreilles de Camille Allard. Ils n’ont pas l’air de vouloir repartir…

— Ce n’est pas bon signe, répondit-elle. Ils sont constamment tournés vers nous… Ils se doutent de quelque chose…

— Ils nous ont repérés ! déclara Colin… C’est sûr !… Nous sommes foutus !

— Pourquoi dis-tu ça ? lui demanda Pierre Valorie, étonné par l’assurance de ses propos.

— Regardez ! Nous sommes trahis par nos propres pas ! commenta-t-il avec gravité. On ne voit plus que ça dans le sable… C’est comme si nous avions dessiné une grande flèche pour leur indiquer où nous sommes !

Tous fixèrent avec horreur le sombre sillon rempli de leurs empreintes qui tranchait nettement au milieu de la pente claire, lisse et régulière. Colin ne s’était pas trompé, les soldats s’engageaient maintenant vers le fleuve.

Ils pouvaient les compter facilement car ils marchaient les uns à côté des autres sur une même ligne. L’un d’entre eux était resté près des camions. Les huit militaires s’écartaient au fur et à mesure qu’ils se déplaçaient, augmentant ainsi leur champ d’observation et réduisant par la même occasion les chances de fuite de ceux qu’ils traquaient.

Affolés, les jeunes comme les plus grands n’osaient pas sortir de leur cachette et pourtant, ils étaient bien conscients qu’ils allaient bientôt devoir se rendre plutôt que de prendre le risque de se faire tirer dessus. Ils cherchaient dans tous les sens une issue lorsque CAR123A regarda vers le Nil et aperçut la voile blanche d’une felouque, plus bas sur le fleuve…

— Un bateau !… Sur la gauche ! annonça-t-il, étonné par cette heureuse apparition.

— Comment ? Où ça ?… Tous scrutaient vers le large, encore incrédules.

— Ce sont sûrement les rescapés de la troisième barque ! supposa CAR123A. Nous avons peut-être une chance d’échapper à leurs griffes en nageant jusqu’au voilier !

— Allons-y !… Il n’y a pas une minute à perdre ! ordonna Pierre Valorie, en faisant des signes énergiques avec son bras pour que sa troupe se rassemble autour de lui.

Quand ils furent tous réunis auprès de leur directeur, ils reculèrent en rampant pour s’approcher discrètement de la zone marécageuse. Elle marquait la frontière entre le sol dur de la berge et le cours du Nil. Elle était envahie de roseaux extrêmement serrés qui s’étalaient vers le large sur une bonne centaine de mètres.

— Nous devons rester groupés ! insista-t-il. La végétation est dense… Nous pouvons nous perdre dans ce labyrinthe !

Le terrain changea radicalement dès qu’ils pénétrèrent dans les roseaux. Ils quittèrent le sable pour s’enfoncer dans une vase épaisse qui les aspirait un peu plus à chaque mouvement. Ils durent s’accrocher énergiquement aux tiges des plantes aquatiques pour se hisser vers l’avant avec leurs bras. Ils devaient à tout prix rester en position horizontale et progresser sans trop bouger leurs jambes.

Au bout de quelques mètres, ils étaient déjà complètement recouverts de cette couche sédimentaire dont l’odeur, particulièrement détestable, les gênait dans leur respiration.

Ils suffoquaient légèrement, mais la peur d’être rattrapés par la BS leur donnait du courage et les incitait à continuer.

— C’est moins boueux, par ici ! précisa CAR123A pour rassurer les jeunes qui étaient derrière lui… L’eau arrive jusque là !

Curieusement, la présence de l’eau les perturba encore plus car la boue était beaucoup moins dense et leurs corps reposaient moins facilement à sa surface. La consistance était également trop épaisse pour nager. Ils s’épuisèrent très vite…

— J’en peux plus ! hurla Manon… Je vais me noyer !

Elle se débattait dans tous les sens et s’affolait complètement, s’efforçant de dégager sa tête hors de l’eau. Ses yeux pleins de boue ne distinguaient plus rien. Elle ne savait plus où se retenir pour ne pas sombrer…

— Au secours !… À moi ! gémit-elle, à demi inconsciente.

Violette et José étaient juste à côté. Ils se précipitèrent sur elle pour la soutenir hors de l’eau. Lorsqu’ils furent à son niveau, Manon s’agrippa exagérément au cou de Violette qui s’enfonça à son tour dans l’eau vaseuse. Dans la panique, José tenta de les tirer toutes les deux vers lui, mais il eut l’impression qu’elles pesaient des tonnes. Malgré ses efforts, il était incapable de les soulever…

— Vite ! Vite !… Aidez-moi ! s’étrangla-t-il en avalant lui aussi du liquide poisseux et nauséabond.

CAR123A et Alban Jolibois eurent la présence d’esprit de plier les roseaux qui étaient tout autour pour les coucher par épaisses touffes…

Rapidement, ils réalisèrent un petit îlot de fortune sur lequel ils purent prendre appui. Ils s’empressèrent de remonter jusqu’à eux Manon et Violette que José poussait par derrière depuis sa place. Une fois dessus, les deux filles sauvées vomirent tout ce qu’elles avaient avalé tandis que José essayait de retrouver ses esprits.

— Nous n’y arriverons pas ! constata José. C’est trop dur !

La petite troupe avait imité les deux adultes en fabriquant, elle aussi, un amas de roseaux brisés. Ils en profitèrent pour souffler en se retenant à cette bouée végétale. Ils pensaient avoir fait la moitié du chemin, mais aucun d’entre eux ne se sentait suffisamment costaud pour continuer. Pourtant, leur instinct de survie se réveilla quand ils entendirent les voix des soldats qui étaient sur la berge…

— Il y a des traces dans la vase ! hurla un brigadier… Ils se sont enfoncés dans les marécages !

Les membres du PNC tirèrent dans l’étendue verte quelques coups de feu au hasard. Ils étaient incapables d’apercevoir quelqu’un dans ce fouillis de plantes aquatiques.

Camille Allard donna le signal du départ et s’engagea dans l’eau épaisse en flottant. Elle dut faire marche arrière au bout de quelques brasses car les roseaux l’empêchaient de faire le moindre mouvement coordonné.

— C’est impossible d’avancer ! s’énerva-t-elle. Les tiges sont trop resserrées… On ne peut pas nager !

Une nouvelle détonation les surprit. Ils sentaient que cette fois-ci, c’était la fin. Ils s’observaient les uns les autres avec anxiété, espérant qu’une idée judicieuse sortirait de la bouche de l’un d’entre eux. Mais le fait de se voir étendus dans ce marais, couverts de boue de la tête aux pieds, les démoralisait…

— Puisqu’on arrive à tenir sur les roseaux couchés, proposa Roméo, pourquoi ne creuserions-nous pas notre chemin jusqu’au fleuve ?

La suggestion de Roméo fut approuvée à l’unanimité sans avoir besoin de voter.

Machinalement, ils attrapèrent par brassées les longues tiges et les courbèrent jusqu’à ce qu’elles forment un tapis sur l’eau. Puis, ils progressèrent dans cette forêt mouvante en se traînant les uns après les autres sur les herbes flottantes.

— J’entends du bruit de ce côté ! détecta 62 qui percevait, au loin, le remue-ménage qu’occasionnaient les pensionnaires des « Iris » en pliant les roseaux… Que fait-on ?

Personne ne souhaitait s’enfoncer dans ce limon puant quand le capitaine Clotman aperçut à son tour la felouque qui remontait le courant. Aussitôt, il comprit pourquoi ses anciens prisonniers s’obstinaient à rejoindre le fleuve. Ils allaient lui échapper s’ils ne faisaient rien.

— Allez les chercher ! ordonna-t-il, vexé. Je les veux avant qu’ils ne puissent atteindre ce bateau !

Les soldats obéirent à leur supérieur et, sans enthousiasme, ils s’engagèrent dans les marécages à leur poursuite.

Plus ils s’approchaient du cours d’eau, plus l’écartement entre les roseaux était important. Alban Jolibois et ses compagnons n’arrivaient plus à rassembler suffisamment de tiges pour pouvoir tenir dessus.

— Je pense que nous pouvons nager à présent ! conseilla-t-il, en montrant l’exemple.

Effectivement, l’eau était assez profonde pour s’y mouvoir. Elle s’éclaircissait au fur et à mesure qu’ils pénétraient dans le fleuve. Au moment où ils atteignirent les derniers végétaux, ils surprirent des oies sauvages qui s’étaient abritées dans ces lieux protégés pour passer la nuit. Une cinquantaine d’oiseaux affolés s’élevèrent dans les airs en cacardant bruyamment, ce qui éveilla l’attention des matelots à bord de leur bateau.

Par chance, ils repérèrent les nageurs qui leur faisaient de grands signes et changèrent de cap pour s’approcher d’eux. Fou de rage, Toby Clotman tira à la volée dans le groupe de palmipèdes, ce qui les effraya encore plus et les incita à quitter définitivement les parages.

— Dépêchez-vous ! hurla-t-il à ses soldats qui comme leurs prédécesseurs, progressaient dans ce bourbier très lentement.

Mais c’était trop tard car l’équipage arrivait déjà près des fuyards qui s’étaient laissés emporter par le courant descendant pour gagner de la vitesse. Les serviteurs du peuple reconnurent aussitôt les jeunes qu’ils avaient enfermés dans l’ancien bâtiment et les aidèrent à monter dans l’embarcation.

Sans plus attendre, ils s’écartèrent de la berge et lorsqu’ils eurent atteint la partie centrale du fleuve, ils continuèrent leur traversée vers le sud.

 

Tandis que la brise matinale s’engouffrait dans la grand-voile blanche de la felouque surchargée, une guêpe vint se poser discrètement au sommet du mât, dans l’indifférence totale des passagers. Ceux-ci fixaient avec soulagement le rivage qui retenait la BS.

Ils s’éloignaient d’eux, lentement mais sûrement…

 

Le module pieuvre

 

         Tard dans la soirée, Karim Waren fut réveillé par un formidable orage qui s’abattit brusquement sur la cité de Machu Picchu. Inquiet, il se leva de son lit et contempla l’impressionnant spectacle naturel de son et lumière qui se déroulait derrière la vitre bien étanche de sa chambre.

Le professeur s’étonna de voir à quelle vitesse l’eau qui s’écoulait le long des pierres, se transformait subitement en de gigantesques cataractes. Comme pris de colère, le vent rugissant rabattait ces soudaines cascades contre la paroi minérale de la zone hôtelière, occasionnant des claquements stridents sur sa fenêtre. Les énormes gouttes, appliquées sur la surface, ruisselaient en dessinant de larges traînées irrégulières qui se teintaient de bleu ou de jaune lorsque les puissants éclairs jaillissaient du tréfonds. Très vite après, le tonnerre grondait et c’était toute la structure qui tremblait, depuis les fondations jusqu’au sommet du temple.

Au milieu de cette symphonie dévastatrice, Karim Waren assistait à une démonstration des forces de la nature et, pour rien au monde, il n’aurait souhaité être dehors à cet instant. Malgré ses sens aux aguets, il finit par s’endormir d’épuisement sur la moquette, tard dans la nuit, quand l’orage se dissipa.

 

Le lendemain matin, le professeur Waren attendait patiemment dans un petit fauteuil que l’on vienne le chercher. Après une douche réparatrice, il se sentait moins fatigué qu’à son réveil.

Un brigadier frappa à sa porte et déposa sur sa table un plateau contenant de quoi déjeuner. Il s’approcha de sa collation et réalisa que, depuis qu’il mesurait quelques dixièmes de millimètres, son appétit avait diminué. Ses besoins nutritionnels étaient sans doute moindres. Un seul repas par jour semblait lui suffire.

Dès qu’il fut rassasié, il s’adonna à quelques exercices d’assouplissement et, encore une fois, il remarqua que son corps était beaucoup moins raide qu’autrefois. « Mes tendons seraient-ils plus élastiques ? », se demanda-t-il. Se pliant en avant, il atteignit facilement ses pieds avec ses mains, alors qu’il parvenait tout juste, à l’époque, au milieu de ses tibias. Il se relevait satisfait quand une mélodie se déclencha au niveau de la table de chevet. En même temps, une fine et large image se forma au-dessus, dessinant le visage du comte de la Mouraille.

— Bonjour, Professeur… Avez-vous bien dormi ?

Karim Waren s’approcha du portrait lumineux qui flottait dans l’espace et qui l’engageait à converser…

— J’avoue que l’orage de cette nuit m’a un peu perturbé, répondit-il… Mais ensuite, je me suis effondré de fatigue… Mon sommeil vous intéresse-t-il donc tant que ça ?

— Bien sûr, Professeur ! répliqua-t-il sur-le-champ. Plus un chercheur est en forme, plus il a de chances d’être efficace, n’est-ce pas ?

— Écoutez, Monsieur le Comte, expliqua Karim Waren. Je n’ai pas l’intention de travailler contre mes amis… C’est une question de morale… Mais j’ai l’impression que vous n’en avez pas beaucoup… Essayez de me comprendre…

Le visage souriant du comte de la Mouraille s’obscurcit tout d’un coup. Contrarié, il rétorqua aussitôt :

— C’est plutôt à vous, Professeur, de chercher à me comprendre. Voyez-vous, lors de notre dernier entretien, j’ai oublié de vous informer que les membres du PNC de taille normale ne sont pas encore au courant du transfert de votre peuple vers les cités marines. Pourtant, le projet de notre Grand Maître est d’exterminer les hommes-miniature. Depuis leur base, dans les montagnes de l’Oural, des missiles sont programmés pour détruire un à un, les neuf cent soixante-dix mille QG répartis sur tous les continents…

— Vous voulez dire que vos congénères sont prêts à larguer des bombes sur leurs propres alliés ? Car, si je ne me trompe, ils savent que vous y vivez également… J’ai du mal à y croire, du moins, tant que vous serez parmi nous.

— Vous ne pensez pas si bien dire, Professeur. Il était convenu que l’anéantissement de votre peuple s’effectuerait lorsque nous serions à l’abri, à l’intérieur du site de Machu Picchu… Je vous rappelle que c’est maintenant le cas.

— Et moi, je vous rappelle que les hommes-miniature ont quitté les QG pour les cités marines ! objecta Karim Waren. Si vos partenaires souhaitent à tout prix démolir des agglomérations vides, c’est leur problème.

— Justement, Professeur… Tout n’est pas aussi simple…

— Que voulez-vous dire ? s’inquiéta soudain le scientifique.

— En tant que chef des espions du PNC, j’ai pu répertorier les positions exactes de toutes ces cités. Elles sont enregistrées dans mon ordinateur… Ma carte des océans est truffée de petits points… J’aurai beaucoup de plaisir à vous montrer tout ça.

— Et alors ? balbutia Karim Waren qui sentait la discussion tourner à l’avantage du ministre.

Le comte de la Mouraille se tut, laissant le professeur Waren dans un silence inconfortable. Il attendit quelques minutes avant de reprendre la parole. Cette fois-ci, il avait retrouvé son sourire narquois :

— Professeur, annonça-t-il… C’est vous qui choisissez ! Soit, vous travaillez avec le PNC et je garde ces informations pour moi, soit…

— Soit ? répéta Karim Waren qui pressentait le pire.

— Ah, ah !… J’ai le sentiment que vous vous doutez de quelque chose… Vous êtes sur la piste, Professeur… Cela ne m’étonne pas de vous… Vous avez l’intuition d’un grand chercheur…

— Allez-y ! cria-t-il, indigné. Dites enfin ce que vous manigancez !

— Soit, je transmets notre petit secret à mon supérieur ! conclut-il sèchement… et vous serez responsable des tristes conséquences que votre entêtement aura déclenchées.

 

*

 

Le professeur Boz et ses amis reculèrent d’effroi en passant la porte du parking des modules marins.

Les pieuvres-miniature étaient tellement bien imitées qu’ils eurent l’impression qu’elles allaient toutes se jeter sur eux. Leurs yeux les fixaient comme des animaux vivants.

— Vous remarquerez, expliqua Rita, que le choix de fabrication des modules marins s’est porté uniquement sur le poulpe. Nos ingénieurs ont pu reproduire quelques caractéristiques de cet animal qui nous seront bien utiles…

— Lesquelles, par exemple ? s’informa Jawaad qui, cette fois-ci, se retint de faire la grimace devant sa compagne, en voyant la sincérité de son enthousiasme.

— Tout d’abord, son corps entièrement mou pour pouvoir s’introduire dans n’importe quelles anfractuosités, répondit-elle d’une voix enjouée. Seul notre habitacle sera rigide, bien sûr !

— Et toutes ces ventouses sont fonctionnelles ? questionna Diego.

— Parfaitement !… Mais ne vous inquiétez pas… C’est l’ordinateur de bord qui commande tout ça… Je vous signale qu’il y en a plusieurs centaines sous chaque bras. Comme le module dispose de huit tentacules, nous aurions du mal à contrôler la bonne marche de ces milliers de disques adhésifs…

— Les pieuvres sont dotées d’un pouvoir de mimétisme en changeant la texture de leur peau ou leur couleur… Est-ce le cas également pour nos modules ? demanda Théo Boz, intrigué.

— Oui, Professeur ! répondit-elle. Encore une fois, nos techniciens ont su reproduire cette faculté en procédant comme pour nos tuniques. En fait, la membrane des modules poulpe est conçue dans une matière assez similaire à nos combinaisons. Elles possèdent donc les mêmes propriétés. C’est aussi ce qui permet d’obtenir cette souplesse sur l’ensemble de l’appareil.

— Tout semble parfaitement pensé pour nous garantir un maximum de sûreté ! reconnut Uliana. Mais dans le cas où, malheureusement, nous devrions quitter notre véhicule… qu’adviendra-t-il, une fois que nous serons perdus dans cette immensité ?… Je n’ose même pas imaginer l’horreur… Me retrouver flottant dans ce cosmos aquatique, en attendant qu’une bestiole vienne m’avaler… Beurk !

— Certes, le danger est réel ! Je le reconnais, confirma Rita. Cependant, sachez que les capteurs de risques de ces engins sont dix fois plus sensibles que sur les modules aériens… et si, malgré toutes ces protections, nous devions abandonner notre module, il nous reste encore la possibilité d’être éjecté à l’intérieur des capsules personnelles.

— Tu veux dire que si nous étions égarés au milieu de l’océan, notre bulle nous ramènerait jusqu’à la cité marine la plus proche ? s’enquit Tseyang à son tour.

— Effectivement, confirma Rita. L’ordinateur de la capsule est capable de détecter les meilleurs courants marins, en fonction de la température et du niveau de profondeur. Pour être transportés jusqu’à l’abri sélectionné, nous emprunterions, grâce à nos propulseurs, les mêmes courants que le plancton.

— Eh bien, après ce brillant exposé, nous avons hâte de partir ! conclut gaiement le professeur Boz.

 

L’équipage s’avança vers la pieuvre artificielle qui leur était destinée. Chaque membre contourna le premier bras du module pour passer sous la tête. Curieusement, le seul accès possible pour s’introduire dans l’appareil était la première ventouse du tentacule postérieur qui avait été transformée en porte étanche. Ils l’ouvrirent et pénétrèrent dans le sas.

Une fois dedans, ils fermèrent la porte pour assurer l’herméticité du module et actionnèrent la pressurisation du caisson. Ils purent ensuite franchir la deuxième entrée et s’engager par un canal étroit jusqu’au cockpit, situé au sommet de la pieuvre, entre les deux yeux. Là, ils reconnurent la disposition des commandes. Elle était identique à celle des autres modules. Chacun s’assit dans un fauteuil en s’introduisant dans le gilet de sécurité qui lui correspondait. Ils étaient désormais prêts à se diriger vers la sortie.

Les tentacules commencèrent à se mettre en mouvement et l’engin se déplaça dans le parking avec une formidable souplesse.

Au bout du hangar, il entra dans un deuxième compartiment sphérique et pratiquement aussi volumineux que lui. La porte se ferma derrière la pieuvre et celle-ci engagea la tête dans un tube étroit, situé dans le plafond. Le module épousa la forme du cylindre et stoppa sa progression dès que ses huit bras furent entièrement dedans.

— Prêts pour l’expulsion ! informa Rita aux agents de la bulle de contrôle.

— OK ! répondit l’un d’entre eux. Nous envoyons l’air comprimé !

Tout d’un coup, le module glissa le long du boyau. Comme une cartouche dans le canon d’un fusil, il fut propulsé dans les profondeurs de la mer Adriatique en quelques secondes.

Le faux poulpe profita de cette impulsion pour continuer sa route et laissa très vite derrière lui la CM55 qui s’effaçait progressivement de sa vue.

 

*

 

En franchissant l’enceinte de la zone expérimentale, Karim Waren entendit son cœur battre exagérément. Il avait accepté d’aider le PNC à retrouver le moyen de récupérer sa taille humaine initiale.

Il se sentait maintenant dans la peau d’un traître. « Comment pourrai-je continuer à vivre lorsque j’aurai démoli tout ce que nous avons construit ensemble, avec mes compagnons ? », se tracassait-il, tout en marchant. « J’aurai trop honte… Nous qui rêvions d’un monde meilleur et nous qui avions travaillé pendant tant d’années pour le réaliser… Et en même temps, si j’avais dit non ?… Ces criminels auraient détruit les cités marines… Je ne pouvais pas accepter ça… Peut-être, cela laissera-t-il un peu de temps à mes amis pour trouver une parade ? »

— C’est ici ! lui indiquèrent les deux brigadiers qui l’escortaient.

Au-dessus de la double porte qui était face à eux, le chercheur leva la tête et lut l’enseigne qui mentionnait la spécialité du laboratoire : « Biologie & Histologie ». Il poussa les deux battants et abandonna ses gardiens qui restèrent postés devant l’entrée.

— Soyez le bienvenu, Professeur ! clamèrent l’ensemble des scientifiques qui l’attendaient de l’autre côté.

Karim WAREN ne réussissait pas à cacher sa gêne. Tous se réjouissaient de sa venue, tandis que lui arrivait ici à contrecœur.

Le chef du laboratoire, Søren Jörtun, en était conscient et fit semblant de ne pas s’en apercevoir…

— Approchez, Professeur !… C’est un honneur de vous avoir dans notre petite communauté de chercheurs ! insista-t-il. Nous avons hâte de profiter de vos conseils et de votre expérience…

Le professeur Waren lui serra la main sans enthousiasme et son nouveau patron posa son bras sur son épaule pour l’inviter à rejoindre ses futurs collègues.

— Nous avons l’habitude de travailler en binôme, expliqua-t-il. Si cela vous convient également, je me permettrais de vous présenter un coéquipier…

Puis, se retournant vers les autres chercheurs, il suggéra…

— À moins que l’un d’entre vous souhaite collaborer expressément avec le Professeur Waren ?

Søren Jörtun attendit quelques instants, dans le cas où quelqu’un se proposerait…

— Ce serait une grande joie si le Professeur Waren consentait à m’avoir à ses côtés ! intervint le jeune Antonio Lastigua.

— Antonio ! Quelle bonne idée ! acquiesça son patron… Antonio est le benjamin de notre laboratoire, Professeur… Accepteriez-vous de faire équipe avec lui ?

— Cela n’a pour moi aucune importance ! répondit de façon très indifférente le professeur Waren.

— Antonio ! ordonna gentiment Søren Jörtun… Je compte sur vous pour veiller à ce que le Professeur dispose de tout ce dont il a besoin. Nous devons être efficaces, maintenant… Le temps presse.

 

Antonio Lastigua invita Karim Waren à le suivre dans le laboratoire et l’amena jusqu’à sa paillasse, devant un stéréomicroscope.

— Si vous voulez bien, Professeur, je vais vous montrer quelques coupes que j’ai préparées avant votre arrivée. Je les ai mises de côté car j’ai remarqué des chromosomes un peu particuliers sur des cellules en pleine mitose… Pourriez-vous me dire si vous avez déjà vu ce phénomène ?

Sans rien dire et sans conviction, le professeur Waren s’assit devant le microscope pendant qu’Antonio Lastigua cherchait sa sélection de lames.

Quand il revint, Antonio tendit au professeur une première coupe qu’il déposa sur l’appareil. Il porta son front contre la tête binoculaire et fit varier le zoom de l’objectif pour régler la netteté.

— La petite particularité que je voudrais observer avec vous, Professeur, se trouve sur la partie centrale de la cellule où sont rassemblés les chromosomes, commenta Antonio Lastigua, placé derrière lui… Au niveau de la plaque équatoriale… Les distinguez-vous bien ?

Karim Waren n’en crut pas ses yeux ! Sur la lamelle, Antonio avait inscrit un message qui lui redonna espoir… Il était écrit en lettres minuscules : « Je suis dans votre camp ».

Sans lever la tête et pour ne rien laisser paraître de ses émotions, il décrivit à voix haute ce qu’il voyait…

— Effectivement, cet assemblage de chromosomes en pleine métaphase est assez surprenant… Très bonne observation, jeune homme !… C’est une piste de départ intéressante que nous devons absolument approfondir !

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