#ConfinementJour15 – Partage de lecture du roman  » 2152  » – Chapitres 40, 41 et 42

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Deuxième période

« Lancez le programme de clonage ! »

GLIC

 

         Diego Certoles se faisait le plus mince possible pour accéder au disque dur de l’appareil. Celui-ci était noyé au milieu d’une quantité infinie de fils, de calibres différents.

— Passe-moi le tournevis ! quémanda-t-il à Uliana Karavitz qui l’assistait, juste derrière lui… J’y suis presque !

 

Lorsque l’ordinateur de contrôle avait donné son verdict, ils n’en avaient pas cru leurs yeux. Ils avaient tout de suite retrouvé espoir, en lisant sa conclusion. « Fiche d’alimentation du disque dur de l’appareil : débranchée ! », annonçait-il… Une simple question de contact ! Ils s’étaient aussitôt penchés sur les plans du module afin de situer son emplacement.

S’ils pensaient être capables de résoudre ce problème sans difficulté, ils devaient apprendre, malgré tout, comment accéder au disque. Pour l’atteindre, ils étaient obligés de sortir un certain nombre d’éléments qui gravitaient autour. Théo Boz s’était installé en compagnie de Tseyang Kimiang et Jawaad Sounga dans la partie postérieure du module. À leurs pieds étaient étalés tous les composants intermédiaires qu’ils avaient retirés, dans l’ordre exact du démontage. Par sécurité, le professeur Boz avait dessiné leurs contours sur le sol pour pouvoir les remettre en place, en cas de nécessité. Tseyang avait numéroté chaque pièce et Jawaad avait noté sur son carnet quelques détails importants, pour faciliter le montage lorsqu’ils les repositionneraient.

— Je l’ai ! annonça Diego, tout guilleret. Je vais enfin rebrancher cette fichue prise !… La cause de notre malheur !

Il plongea ses mains dans le cœur de la machine et resta un moment dans une posture inconfortable pour essayer avec le bout de ses doigts de réunir le bloc mâle avec la partie femelle.

— C’est bon ! cria-t-il, victorieux… À nous la liberté !

 

*

 

Au même moment, Paméla Scott testait les commandes de fonctionnement à distance du robot médiateur. Depuis le centre technologique, elle suivait, à travers son écran, ses déplacements dans la nature environnante.

L’automate progressait actuellement avec beaucoup d’aisance sur un terrain pourtant très accidenté, grâce à sa base pivotante munie de chenilles.

Le corps principal et cylindrique de l’appareil dominait verticalement le plateau motorisé. Cette colonne était dotée, sur sa partie basse, d’un bras articulé capable de tourner autour de son axe et de reproduire les mouvements humains. Au milieu, un système radio, composé d’écouteurs et de haut-parleurs, permettait de communiquer. Enfin, à son sommet, une sphère transparente, munie de plusieurs objectifs, assurait une vision à trois cent soixante degrés. Sa particularité résidait dans le fait que cette tige centrale était télescopique. Dans le cas où elle se rétractait, seule la tête ronde dépassait de la base et l’appareil devenait alors amphibie.

— Dirige le robot vers le tunnel qui est à côté, sur la droite ! invita Siang Bingkong à son associée.

— Pas de problème, répondit Paméla Scott en ordonnant à l’engin de dévier sa course vers la nouvelle cible.

— Tout semble marcher à la perfection, reprit-il… Il ne manque plus qu’à contrôler la vision de nuit.

 

Le robot pénétrait maintenant dans la galerie souterraine pour s’enfoncer dans l’obscurité. Il surprit un renard qui fouinait dans le secteur et qui tenta de s’enfuir à l’approche de cette étrange machine.

L’écran de Paméla retransmettait l’image infrarouge du rayonnement de l’animal, détecté par l’automate. Les parties froides de son corps apparaissaient en bleu et violet tandis que les zones plus chaudes, comme les yeux ou la gueule, se coloraient en rouge et jaune.

— En plus du dispositif classique de perception des objets selon leur température, nous avons associé un projecteur d’infrarouge ! expliqua Paméla Scott… Il permet de visualiser les matières qui ne possèdent pas de chaleur… uniquement par réflexion… C’est grâce à ce système que nous arrivons à repérer les parois du tunnel…

— Très bonne idée ! approuva Serge Morille qui suivait également les opérations avec beaucoup d’intérêt.

— Nous sommes à cinquante mètres de profondeur, remarqua Siang Bingkong… Aucune défaillance de la télécommande… Tu peux ressortir le robot… Les essais sont concluants ! Il ne nous reste plus qu’à vérifier si la dernière option fonctionne correctement… C’est la plus délicate !

— L’option aéronef ? reprit Paméla, j’avoue que j’angoisse un peu. J’ai peur de détruire l’appareil par manque de précision… Désires-tu me remplacer ? Après tout, c’est toi qui en es l’auteur !

— Comme tu veux ! approuva-t-il en s’installant aux commandes à la place de Paméla Scott.

Comme un gamin, Siang Bingkong dirigea son nouveau jouet avec un certain plaisir. Le robot étant désormais à l’extérieur, il déclencha l’extension de la partie centrale télescopique qui se déploya au niveau de la tête sphérique. L’axe doubla de longueur. Un premier rotor étala ses trois pales et se mit à tournoyer. Juste en dessous, un deuxième rotor effectua le même déploiement, mais pivota dans le sens contraire du premier. Le robot décolla soudain et s’envola au-dessus de la végétation en direction de la base d’entraînement. Une fois arrivé, il put enfin se poser. Lorsque l’axe principal s’arrêta de tourner, il commanda tout d’abord le pliage des pales puis ordonna la rétraction de la tige.

— Succès sur toute la ligne ! cria-t-il de joie… Nous avons réussi !

Tout excité, il se leva précipitamment de son siège et prit Paméla Scott dans ses bras. Il la souleva en faisant quelques tours sur lui-même et les deux scientifiques partirent dans un grand éclat de rire…

 

Serge Morille s’empressa de se mettre en contact avec le comité des sages pour leur annoncer la bonne nouvelle. S’ils le souhaitaient, ils pouvaient donner l’ordre d’envoyer l’appareil vers la base du PNC qui se trouvait à quelques centaines de kilomètres du QG400105.

— Toutes nos félicitations ! se réjouirent les sages qui étaient impatients d’engager des négociations avec l’ennemi. Notre nouvel émissaire peut commencer sa mission !

— Nos satellites vous permettront de suivre les déplacements du robot, fit remarquer Serge Morille… Les images et les sons captés par l’automate vous seront retransmis en temps réel. Vous avez également la possibilité d’intervenir à tout moment dans la conversation.

— Entendu ! approuva la sage Safiya Armoud… Nous garderons un écran constamment branché sur le robot… Au fait, cette machine a-t-elle un nom ?

— Oui… le robot s’appelle « GLIC ».

— GLIC ?…

— C’est le bruit occasionné par les chenilles pendant son déplacement, expliqua-t-il… Cela fait : glic… glic… glic.

Ce choix peu scientifique détendit l’atmosphère au sein du comité et, malgré la gravité du moment, les sages sourirent en prononçant chacun à leur tour le nom du robot.

— Espérons que GLIC soit à la hauteur de la situation ! déclara la sage Safiya Armoud… Il est notre unique ambassadeur. De grandes responsabilités reposent sur ses épaules !

 

*

 

Pendant que GLIC évoluait à son rythme dans la forêt, les sages, à la demande de leurs conseillers, s’entretenaient sur les différentes décisions à prendre, dans le cas où les hommes-miniature seraient menacés par le PNC.

— Le programme d’installation des commandes neuronales sur les modules avance-t-il comme prévu ? demanda la sage Zoe Duchemin auprès de ses homologues.

— Pas du tout ! répondit sur-le-champ, le sage Vasek Krozek. Les sages régionaux nous ont informés que la fabrication à la chaîne des éléments permettant l’assemblage des commandes neuronales commençait tout juste depuis quelques jours. Pour les brancher ensuite sur les modules et effectuer les différents réglages avant de réaliser les premiers tests, cela va prendre du temps… beaucoup de temps…

— Nous devons donner la priorité aux gros engins, conseilla le sage Peyo Bingo… Laissons de côté, pour l’instant, les petits modules et concentrons nos efforts sur les appareils capables de transporter un maximum de personnes. En cas de fuite, ces véhicules seront les plus utiles !

— Vous n’avez pas tort, répliqua la sage Anouk Simbad… Mais que faisons-nous du programme militaire qui doit assurer notre défense ?

— Ce programme est malheureusement bien compromis ! rétorqua le sage Peyo Bingo… Non seulement nous n’arriverons pas à équiper suffisamment tôt nos appareils, mais en plus, je vous rappelle que nous n’avons plus de nouvelles de l’équipe du professeur Boz… Or, c’était elle qui devait coordonner les préparatifs depuis le QG400105.

Le sage Huu Kiong se leva soudain de sa place et regarda ses partenaires avec gravité. Tous s’étonnèrent de son attitude et s’arrêtèrent de parler. Son bras droit dirigé en l’air, il s’exprima avec solennité.

— Mes amis… Je vous rappelle que lorsque nous avions envisagé notre réduction, nous souhaitions savoir si nous pouvions revenir sur notre choix, en cas de danger extrême… En clair, serions-nous capables de retrouver notre taille normale après avoir été miniaturisés pour mieux nous défendre ? Nous avions imaginé, à cette époque, les pires situations auxquelles nous devrions faire face… Cataclysmes, éruptions volcaniques, tremblements de terre, invasions d’animaux, inondations, sècheresses… Les chercheurs devaient nous promettre cette réversibilité pour que nous acceptions notre transformation… Vous souvenez-vous de cette période ?

— Tout à fait ! répondirent-ils en chœur.

— Mais nous avons vite réalisé que notre taille normale ne permettrait en rien de réagir contre tous ces fléaux… Si, sur cette terre que nous avions tant dégradée, la réduction de l’humanité s’imposait pour la sauver, pourquoi revenir sur ce choix ? Dans le cas où la planète serait encore moins accueillante, la décision de diminuer nos besoins se justifiait d’autant plus… Nous devions penser et réfléchir autrement !… Nous avons donc demandé aux scientifiques d’abandonner le programme d’agrandissement des humains. À la place, nous préférions trouver un moyen de protéger la population miniaturisée, si son existence était en péril…

— C’est ainsi qu’est né le plan « OCÉAN » ! rajouta la sage Betty Falway. Prévoir, en même temps que nous construisions nos nouvelles cités sur la terre, la possibilité de vivre en pleine mer, à l’abri des troubles qui se manifesteraient sur les continents…

— Exactement ! confirma le sage Huu Kiong… Encore une fois, le danger ne vient pas de la nature, mais des hommes ! Certes, nous ne connaissons pas les intentions de ce fameux PNC à notre égard… cependant, ne devrions-nous pas nous préparer à un repli de la population, si jamais les agissements de ce groupe étaient volontairement agressifs ?

L’intervention du sage Kiong jeta un froid dans l’assemblée. « Nous commencions tout juste à nous organiser et à nous adapter à cette nouvelle vie », pensaient-ils. « Devrions-nous déjà tout quitter pour nous lancer dans une autre aventure ? »… Leurs visages pâlirent en imaginant la réaction des terriens quand ils apprendraient ce nouveau projet.

— Sage Kiong ! l’interrogea la sage Betty Falway… Je trouve que vous allez un peu trop vite en besogne… Attendons les premiers entretiens que nous pourrons avoir avec le PNC par l’intermédiaire de notre robot médiateur… N’affolons pas la population avant d’en savoir plus sur leurs réelles motivations, non ?

— Vous avez raison de ne pas vouloir inquiéter nos concitoyens, Sage Falway… Mais notre devoir, n’est-il pas d’anticiper le pire avant qu’il ne soit trop tard ? Aurions-nous demandé à l’humanité tout entière de prendre ces risques dans le but d’être détruite plus facilement par des êtres vaniteux et cruels ?… Ou bien, continuons-nous à assumer notre choix jusqu’au bout, même si cela doit se faire dans la douleur ?… Si je pose aujourd’hui la question, c’est pour ne pas avoir à le regretter demain…

Le sage Huu Kiong s’assit dans son fauteuil et se tut. Chaque sage parlait à voix basse avec son voisin. Sa remarque, même si elle était dure à accepter, semblait pleine de bon sens.

— Le sage Kiong a raison, s’exprima la sage Safiya Armoud. Je propose d’informer tous les sages régionaux de cette éventuelle possibilité. Si nous enclenchons le plan « OCÉAN », la population doit-être au courant ! Elle nous fait confiance. Ne recommençons pas les erreurs politiques du passé, en cachant sans cesse la vérité à nos concitoyens.

 

Autour de la table en forme de fer à cheval, les sept sages votèrent à l’unanimité la décision de prévenir le peuple. Il devait connaître l’existence du PNC et les inquiétudes du comité. S’ils se préparaient à la nécessité de se protéger, tous devaient pouvoir suivre l’évolution des négociations avec l’ennemi.

 

*

 

Puisque le module fonctionnait à nouveau, l’équipe du professeur Boz avait hâte de quitter cet enfer qui les avait retenus trop longtemps à leur goût.

Rita Keerk reprit les commandes et longea les rameaux séchés du nid pour rejoindre progressivement la lumière. Les aiglons continuaient inlassablement à déchiqueter les proies livrées par leurs parents et à couper de leurs becs tranchants des lambeaux de chair. Les branches de leur habitation tremblaient au rythme de leur appétit.

Rita conduisit au plus vite le module hors de cette périlleuse demeure en se lançant dans le vide. Ils descendirent comme dans un ascenseur les deux cents mètres de précipice pour rejoindre le bas de la falaise et finirent par se poser sur une feuille de noisetier.

— Que diriez-vous de faire un petit tour en sanglier, proposa Rita Keerk, apercevant au pied de l’arbuste la grosse masse de l’animal qui faisait une sieste, à l’abri des regards indiscrets.

— Très bonne idée, approuva Tseyang Kimiang… Au moins, nous pouvons espérer qu’il n’attirera pas sur lui les rapaces, comme notre précédent convoyeur !

Le module s’approcha du cochon sauvage qui dormait profondément. Il survola lentement son avant-train puissant qui se gonflait excessivement à chaque respiration et gagna de la vitesse pour atteindre son cou opulent. Là, il traversa un véritable nuage de mouches qui tournoyaient comme des comètes en orbite autour de leur planète. L’appareil abandonna subitement cette bruyante nuée pour se poser sur un jarre de son pelage rêche et boueux. Il s’engagea dans son épais duvet et rejoignit la racine de ses poils. Rita Keerk appuya sur le bouton permettant d’enclencher la fixation du rostre afin d’établir une liaison neuronale avec l’animal.

— Mais, que se passe-t-il ? s’énerva-t-elle, en pressant son pouce sur le contacteur avec insistance… Le rostre de l’appareil ne répond pas !

Rita contrôla encore une fois son ordinateur pour s’assurer que la fonction neuronale était toujours en état de marche.

— Commande neuronale non active, lisait-elle sur l’écran… Sortie obstruée !…

— Voilà le problème ! avoua Tseyang, les yeux rivés également sur le moniteur.

— Je vérifie tout de suite l’avant de notre module avec un capteur d’images, rajouta Rita.

Elle enclencha le déplacement d’une caméra pour observer la zone d’expulsion de l’aiguillon. Comme ils l’appréhendaient, l’objectif révéla une déformation de la structure externe. Cela expliquait sans doute la raison de cette panne.

— Cette avarie a dû se produire lorsque nous avons heurté le bec de l’aiglon ! Nous aurions pu être écrasés par cette bête affamée… Le choc a été si violent !… Nous l’avons échappé belle ! soupira le professeur Boz.

— En attendant, je propose que nous partions d’ici ! suggéra Rita… Nous n’avons plus rien à faire à l’intérieur de ce gros paillasson.

Rita Keerk emmena ses compagnons vers un lieu plus sécurisé et longea dans un premier temps le crâne du sanglier. Une odeur nauséabonde émanait de sa dentition… Ils ne s’éternisèrent donc pas dans le secteur et filèrent à toute vitesse à la recherche d’une nouvelle cachette.

 

Ils volaient à travers la campagne au-dessus des herbes folles et comptaient dépasser la forêt pour avoir un peu plus de vue. Rita orienta l’appareil vers le ciel et remonta dans les airs, espérant gagner la cime d’un gigantesque sapin qui dominait nettement ses voisins. Le module était presque à la verticale et progressait à vive allure quand il se mit soudain à trembler…

— L’ordinateur de bord envoie un signal d’alerte ! cria Uliana qui se cramponnait à son siège.

— Que dit-il ? beugla Rita pour être entendue, tellement le bruit à l’intérieur du cockpit était assourdissant.

— L’aile gauche est détériorée ! répondit-elle du plus fort qu’elle pouvait.

Pris de panique, tous se penchèrent sur les images retranscrites par l’ordinateur qui indiquaient précisément à quel niveau l’aile était affectée.

— Horreur ! C’est sur la partie centrale du module ! se lamenta Jawaad. L’aile est prête à se détacher !… Ces crétins d’oiseaux ont complètement déglingué notre vaisseau !

L’engin commençait à vriller légèrement et ses parois vibraient de plus en plus. Il continuait pourtant à monter le long du conifère, mais l’équipage sentait la catastrophe arriver…

— L’appareil ne répond plus ! hurla Rita Keerk, affolée.

Sur le toit de l’aéronef retentit un bruit sec. Dans la cabine de pilotage, l’alarme se déclencha. Ils devaient évacuer le module. L’aile abîmée qui venait de se détacher s’éloigna de l’habitacle en tourbillonnant. Les pilotes observèrent, médusés, cet élément indispensable qui disparaissait de leur vue sans pouvoir rien faire. Puis le module se mit à tournoyer sur lui-même, comme une toupie, tout en se dirigeant vers le sapin. Il fonçait droit sur le tronc d’arbre. Les passagers regardaient avec effroi le mur d’écorce contre lequel ils allaient s’écraser…

— Accoudoir gauche !… Premier bouton ! vociféra Rita depuis son siège… Appuyez ensuite sur celui du milieu !

Six capsules traversèrent la carlingue du vaisseau, juste avant qu’il ne se fracasse contre l’épaisseur du sapin. Le module, sous la violence du choc, se cassa en mille morceaux. Ses débris giclèrent dans tous les sens et chutèrent dans le vide, soixante mètres plus bas.

 

Les mini-modules qui s’étaient éjectés à temps, s’alignèrent les uns derrière les autres et contournèrent les branchages du résineux afin de s’extraire de la zone épineuse. Rita Keerk, en tête, transmettait ses instructions depuis son poste.

— On s’écarte des rameaux pour descendre au pied de l’arbre ! ordonna-t-elle en virant de bord…

Ils plongèrent simultanément vers le sol. Dans leurs bulles protectrices, les pilotes avaient l’étrange sensation d’être des grains de poussière flottant dans l’air. Plus ils s’enfonçaient dans la forêt, plus ils se sentaient petits et vulnérables.

Ils atteignirent enfin la base du conifère dont l’importance du tronc les impressionna. Son diamètre faisait près de deux mètres. « Ce sapin est sûrement plusieurs fois centenaire », pensa Rita, au fur et à mesure qu’elle s’en approchait.

L’arbre apparaissait devant eux comme une gigantesque montagne qui s’élevait à l’infini vers le ciel. Il leur était impossible de distinguer son sommet qui semblait se perdre dans la stratosphère.

— Évitons de nous poser directement sur la terre, proposa Rita… J’aperçois une anfractuosité dans l’écorce à un mètre du sol… Nous serons plus en sécurité à l’intérieur de cette caverne.

Ils se hissèrent au-dessus de la couche d’humus parfumée pour rejoindre le renfoncement qu’ils avaient repéré. Ils progressaient face à la surface sculptée de l’arbre et suivaient les crevasses longitudinales de son enveloppe de liège comme s’ils avançaient au cœur d’un labyrinthe vertical. Quand ils atteignirent la petite cavité, ils s’engagèrent aussitôt dedans. Ils se posèrent en douceur sur une plate-forme à peu près horizontale qui fit office d’aire d’atterrissage.

Assurés d’être bien arrimés, ils purent enfin ouvrir la coquille transparente de leurs engins pour s’en extraire. Très vite, sans prendre le temps d’évacuer leur stress, ils s’approchèrent du bord de l’écorce et contemplèrent avec inquiétude le paysage qui apparaissait devant eux.

Une brume légère enrobait les pousses végétales qui exhibaient leurs formes impressionnantes au-dessus d’une mousse verte, recouverte d’aiguilles mortes.

Entre la faible lumière qui avait du mal à pénétrer jusqu’au pied de l’arbre, la puissante odeur qui émanait du sol et la chaude humidité de l’air, ils se sentaient oppressés.

Ce milieu leur semblait particulièrement hostile. De curieux bruits venaient également rompre le pesant silence qui régnait autour d’eux.

— Répondez-moi franchement, les amis ! s’exprima soudain Jawaad qui fixait avec dégoût le lugubre sous-bois… On n’était pas mieux sous les aigles ?

 

 

L’évasion

 

         Mattéo ne comprenait pas comment il se retrouvait dans cette chambre médicalisée. L’infirmière de garde était à ses côtés quand il ouvrit un œil pour la première fois.

Elle lui fit un grand sourire pour le rassurer tout en lui prenant la tension.

— Où suis-je ? balbutia-t-il… Qu’est-ce que je fais ici ?

— Vous avez été récupéré dans la neige près d’un chapiteau, répondit-elle de sa voix la plus douce… Vous étiez très mal en point quand les serviteurs vous ont retrouvé. Pour tout vous dire, vous avez frôlé la mort… Comment vous sentez-vous maintenant ?

— Ça va, ça va… J’ai la tête un peu lourde…

Les yeux dans le vague, Mattéo se remémorait petit à petit la scène où, sur le plateau, il avait cherché un abri pour se protéger de la tempête de neige qui faisait rage.

Épuisé, il avait capitulé en se couchant contre la grande tente. C’était après avoir été repoussé par la foule angoissée. Il la revoyait essayant de pénétrer en force dans la trop petite et unique ouverture. Une minuscule surface de bâche gelée qu’il avait réussi à soulever, avec l’aide de ses camarades…

— Où sont mes amis ? s’inquiéta-t-il… Tout le monde a pu rentrer dans la tente ? Ceux qui étaient avec moi, sont-ils vivants ?

— Calmez-vous !… Vous êtes le seul à ne pas avoir pu vous introduire sous le chapiteau… Les autres sont en pleine forme… Peut-être connaissez-vous cette jeune fille qui est à côté ?

Mattéo tourna délicatement sa tête qui lui faisait encore mal, vers le lit que lui montrait l’infirmière. Il reconnut aussitôt Poe. Elle dormait profondément. Son bras droit traversait les barreaux métalliques qui encerclaient sa couchette, retenant également son corps qui s’appuyait dessus avec force.

— Que lui est-il arrivé ? interrogea Mattéo… Pourquoi est-elle ici ?

— C’est pour une autre raison, marmonna-t-elle un peu gênée… Elle a subi une légère intervention… Elle est en train de se réveiller tranquillement…

— Quelle intervention ? s’affola Mattéo qui sentait son cœur battre d’inquiétude tandis que Poe était inerte devant lui… Que lui avez-vous fait ?

— Rien… Rien de grave ! répondit l’infirmière hésitante… Juste des petits prélèvements…

— Comment ? protesta Mattéo… Je ne comprends rien… Qu’est-ce que vous racontez ?

Susie Cartoon entra au même moment dans la chambre et vint se poster devant lui avec un sourire satisfait.

— Je suis ravie de voir que notre sujet se porte à merveille, gloussa-t-elle en s’adressant à la soignante qui en profita pour reculer et laisser la place à sa responsable… Que voulez-vous savoir, jeune homme ?

L’air arrogant de cette dame en blouse blanche qui pénétrait dans la chambre sans se présenter déplut à Mattéo qui lui répondit sans ménagement.

— Tout ! s’énerva-t-il… Tout !

Susie Cartoon ne sembla pas offusquée par son attitude et conserva son expression rieuse.

— Formidable ! apprécia-t-elle… Je suis venue pour ça !… Quel est votre prénom ?

— Mattéo.

— Et votre amie ?

— Poe.

— Vous vous connaissez bien ?

— Oui.

— Alors, le hasard fait bien les choses, Mattéo…

— Ah oui ?… Et pourquoi ?

— Parce que je vais vous apprendre une grande nouvelle ! Une nouvelle qui va sûrement vous réjouir, car à partir de ce jour, vous allez entrer dans l’histoire… Vos noms à tous les deux seront désormais vénérés par toute votre future descendance…

— Vous m’inquiétez !… Qu’allez-vous m’annoncer ?

— Allons… ne faites pas le modeste… Écoutez-moi bien. Nous avons prélevé sur vous et votre amie quelques cellules pour réaliser des clones… Des milliers de « Mattéo » qui vous ressembleront comme deux gouttes d’eau… N’est-ce pas extraordinaire ? Vous serez les premiers hommes au monde à donner naissance à des êtres totalement identiques… Jusqu’à présent, les expériences ne concernaient que les animaux ou bien la reconstitution de tissus humains… Mais maintenant, grâce à l’esprit moderne de notre Parti qui a su se débarrasser de toutes les contraintes éthiques qui empêchaient la science d’évoluer, vous ouvrez tous les deux la voie à une nouvelle humanité… Un monde qui enfin va pouvoir composer et inventer son avenir selon ses besoins !

Mattéo regardait la scientifique d’un air stupéfait. Il n’en croyait pas ses oreilles… « Comment peut-elle imaginer que je sois heureux d’apprendre la fabrication de mes copies ? », se demandait-il. « Et moi, dans tout ça… Qui suis-je ? Qui serai-je au milieu de tous ces semblables ? »

— Je… Je devrais être content ? s’informa-t-il… Cela devrait me faire plaisir ? Mais comment voulez-vous que…

— Taisez-vous !… coupa-t-elle net la discussion. Vous n’arrivez pas encore à exprimer votre joie, car cette annonce vous émeut… C’est normal…

— Mais pas du tout…

— Ne vous inquiétez pas… Un peu de temps vous sera nécessaire pour accepter ce petit bouleversement et apprécier à sa juste valeur une chance aussi fabuleuse… Mais je dois y aller… Je vous laisse le soin d’expliquer tout ça à votre amie quand elle se réveillera… En attendant, reposez-vous bien…

 

*

 

CAR2241V s’était assuré que personne ne le suivait pour s’introduire dans le local technique où il devait rencontrer ses jeunes protégés.

Il était dix heures du matin. Il frappa trois petits coups rapides sur la trappe murale puis trois autres plus espacés.

Il attendit que les enfants répondent à son appel par des signaux identiques pour confirmer leur présence dans le tunnel d’entretien. C’était leur code.

— Comment s’est passée cette nuit ? demanda le serviteur du peuple à Yoko pendant qu’elle descendait l’échelle qui était sous la porte métallique.

— Très bien ! dit-elle avec un grand sourire… Nous sommes tellement heureux de ne plus être sous le contrôle de la Brigade Spéciale… Rien que ça, c’est super !

— Avez-vous des infos de nos amis, Poe et Mattéo ? interrogea Rachid qui sortait à son tour de tunnel.

— Oui ! s’exclama-t-il… Ils sont actuellement dans la même chambre de soins. J’ai appris que Mattéo s’était entretenu avec Susie Cartoon, la responsable du service de la recherche. Il est en forme… Quant à Poe, elle est encore sous les effets de l’anesthésie. Dès qu’elle pourra marcher, ils réintègreront la prison centrale.

— Nous avons l’intention de les faire sortir de l’hôpital avant qu’ils soient incarcérés ! rétorqua Rachid, contrarié de n’avoir pu porter secours à Poe, au cours de leur fuite. Nous avons localisé l’emplacement du service chirurgical de la cité. Pensez-vous que ce soir, vous pourrez nous donner le numéro de leur chambre ?

— Je vais essayer ! répondit-il… Nous avons quelques amis au pôle santé… Sachez également qu’un robot, envoyé par les hommes-miniature, s’est présenté à proximité du camp ce matin… La Brigade Spéciale a failli tirer dessus croyant que c’était une bombe téléguidée. Elle l’a transporté à Euphrosyne, car ce robot parle ! Il souhaitait rencontrer le Grand Maître… Nous avons l’espoir de reprendre contact avec eux grâce à cette machine.

CAR2241V referma la porte circulaire après que Rachid et Yoko se soient réintroduits dans le tunnel d’entretien. Il reprit son service en sortant de la pièce, traînant derrière lui un énorme container qu’il emporta à la blanchisserie.

 

*

 

— Puisque vous êtes mieux, proposa l’infirmière à Mattéo, je vous charge de me prévenir lorsque votre amie se réveillera. Appuyez sur le bouton vert qui est au-dessus de la table de chevet pour m’alerter… Je peux compter sur vous ?

Mattéo fit un signe de la tête pour acquiescer. En même temps, il enfila un kimono tout propre. L’infirmière quitta la chambre et les laissa seuls.

Une fois habillé, Mattéo s’assit sur le bord de son lit et regarda Poe sans faire de bruit pour ne pas troubler son sommeil. Dans le calme de la pièce, il réalisait à quel point son père avait raison lorsqu’il s’était révolté en entendant le discours scabreux des brigadiers. Il se rappelait avec nostalgie ce soir d’anniversaire, à l’époque où il vivait encore dans ses Pyrénées natales. « Ces hommes abusent de tout !… De notre esprit, de notre corps, de notre jeunesse et de notre innocence… Ils sont complètement malades ! », songeait-il avec rage…

Mais soudain, alors qu’il était perdu dans ses pensées, il s’aperçut que Poe était éveillée…

— Tu ne dors plus ? s’étonna-t-il depuis sa place. Comment te sens-tu ?

Poe ne répondait pas. Elle semblait encore dans son nuage malgré ses yeux ouverts. Son regard exprimait un certain trouble. Elle essayait de comprendre où elle était, de remettre ses idées en ordre, de cerner ce qui appartenait au monde du réel et au domaine des rêves. Puis, elle fronça les sourcils et parut inquiète.

Elle se releva tout d’un coup pour s’asseoir sur son matelas et observa dans les moindres détails les éléments de la chambre. Sa nervosité l’empêchait pourtant de rester longtemps sur chaque objet et elle tournait constamment la tête. Elle transpirait beaucoup et faisait des gestes désordonnés avec ses bras, comme si elle craignait une présence maléfique et s’efforçait de la repousser.

Mattéo comprit qu’elle était en plein cauchemar. Il s’avança vers elle pour la maintenir, car il avait peur qu’elle ne tombe de son lit. Alors qu’il la retenait, elle se débattait de plus en plus. Quand elle gémissait, elle contractait son visage et sa plainte s’accompagnait de quelques larmes qui coulaient sur ses joues.

Elle s’arrêta enfin, face à Mattéo, et resta ainsi un long moment à le regarder d’un air surpris.

— Ne crains rien, Poe… Je suis auprès de toi… N’aie pas peur ! murmura Mattéo.

Il reconnut, dans les traits de Poe, cette petite chose étonnante qui ravivait spontanément la flamme de son cœur. Ses beaux yeux brillants qui le fixaient et qui étaient capables de bouleverser ses pensées indépendamment de sa volonté. En fait, Poe émergeait lentement de son sommeil…

— Tu es vivant ? hésita-t-elle, en le contemplant avec tendresse… Ils… Ils avaient dit que tu étais mort ?

— Oui, Poe… Je suis là… Je suis bien là, avec toi…

— Oh, Mattéo ! pleura-t-elle de joie en collant sa tête contre son torse… Comme je suis heureuse !

Poe le serrait de toutes ses forces tandis que Mattéo l’enveloppait de ses grands bras chaleureux. Ils ne se lâchaient plus. Ils savouraient cet instant de retrouvailles avec intensité ; ce moment de bonheur qu’ils auraient souhaité éternel.

— Les brigadiers m’ont attrapée, protesta-t-elle… Ils m’ont frappée… Ce sont des brutes, Mattéo… Nous ne tiendrons jamais contre ces monstres !

Poe lui raconta leur retour dans la cité d’Aglaé ainsi que l’intervention courageuse de Kimbu, face aux serviteurs du peuple. Elle lui décrivit l’attaque musclée des brigadiers et sa tentative de fuite avec ses amis, pour quitter la salle en effervescence.

À son tour, Mattéo retraça à Poe l’histoire de son expulsion forcée devant l’entrée du chapiteau, après qu’il l’ait aidée à franchir ce passage obligé. Il lui conta comment Horus l’avait protégé du froid grâce à son courage exemplaire. Et enfin, il lui révéla les propos de cette inquiétante chercheuse qui, sans leur avis, préparait des clones à partir de leurs cellules.

— Quittons cet endroit ! le supplia-t-elle en s’accrochant au kimono de Mattéo… Nous devons fuir ce lieu maudit !

Ils entendirent, au loin, une porte s’ouvrir. Sans doute au bout du couloir, à l’extrémité du service. Les pas réguliers de l’inconnu résonnaient discrètement jusqu’à leur chambre. Il s’approchait…

— C’est peut-être l’infirmière ! s’affola Mattéo, se rappelant qu’il devait la prévenir du réveil de son amie… Recouche-toi vite et fais semblant de dormir !

Elle eut juste le temps de s’affaler sur son lit avant qu’un serviteur du peuple ne se présente devant la chambre.

Avant d’entrer, l’homme s’arrêta sur le seuil de la porte et vérifia que les enfants étaient bien seuls. Rassuré, il s’approcha de Mattéo avec un stéthoscope et l’invita à s’allonger sur son lit pour qu’il puisse l’ausculter. Mattéo s’exécuta.

— Je tourne le dos à la caméra de surveillance et je cache votre visage avec mon corps en me mettant dans l’axe de l’objectif, dit-il à voix basse à l’adolescent… Nous pouvons parler tranquillement…

Le serviteur déplaçait son appareil acoustique sur le torse de Mattéo qui le regardait d’un air interrogateur…

— Je viens vous transmettre un message de la part de CAR2241V, chuchota-t-il… Vous souvenez-vous de lui ?

— Oui, répondit-il, surpris.

— Je suis CAR6667L… Un de ses amis… Tenez-vous prêts cette nuit… Vos compagnons vous aideront à sortir de l’hôpital… Ils sont actuellement cachés en lieu sûr…

— D’accord, confirma Mattéo.

— La demoiselle ne s’est toujours pas réveillée ? s’étonna-t-il… Cela risque d’être un problème… Voulez-vous que je leur soumette de reporter leur intervention à plus tard ?

— Non, pas du tout ! répliqua Mattéo… Elle ne dort plus… Elle fait semblant !

— Parfait ! dit le serviteur. Quant à vous, faites croire que vous êtes malade pour éviter que la Brigade Spéciale ne vous transfère à la prison avant l’arrivée de vos camarades… C’est compris ?

— J’ai compris, Monsieur… Merci beaucoup !

— Bon ! reprit le CAR6667L en se retournant vers la caméra… Vous avez encore besoin de repos… À plus tard !

 

*

 

Rachid fixait la montre de CAR2241V qui indiquait trois heures et vingt minutes.

Il patientait avec ses amis dans le tunnel d’entretien, derrière le local technique le plus proche de la chambre de Mattéo et Poe. L’information leur avait été transmise par CAR6667L.

À trois heures trente, ils agiraient… Ce n’était plus qu’une question de minutes…

 

*

 

— Poe ?… Tu ne dors pas ? s’informa Mattéo qui restait éveillé.

— Pas du tout ! le rassura-t-elle… J’ai tellement roupillé après l’opération que j’ai du sommeil en réserve pour un bon bout de temps.

— Dès que nous les entendrons, reprit-il, j’irai recouvrir la caméra de surveillance avec un drap. Surtout, nous n’allumerons pas la pièce pour éviter d’alerter le personnel… OK ?

— OK !

 

*

 

Rachid leva la main pour donner le signal. Ils pouvaient enfin commencer la mission qu’ils s’étaient fixée.

Yoko et Indra partirent en éclaireuses avec Shad pour étudier le chemin. Leur tâche consistait à repérer les caméras du couloir et à les orienter dans un axe différent de leur progression.

Ils s’étaient préparés en déterminant le rôle de chacun, car ils savaient que l’efficacité de leur action résidait dans la vitesse.

Shad et Yoko se précipitèrent sous la première caméra et se retournèrent pour accueillir Indra avec leurs mains. Les suivant de près, elle monta aussitôt sur ses amis. Ils profitèrent de son élan pour l’aider à atteindre l’appareil de vidéosurveillance. Debout sur leurs épaules, Indra saisit la caméra et la tourna d’un geste rapide face au plafond. L’opération terminée, elle se laissa tomber dans les bras de ses deux acolytes qui étaient déjà en position pour la réceptionner.

Kimbu attendait, devant la trappe, le retour de la troupe. Il retiendrait la porte du local pendant que ses camarades remonteraient la petite échelle murale pour se replier dans le tunnel.

Rachid suivait le trio qui le prévenait à mesure que la voie était libre. C’était lui qui s’introduirait dans la chambre n° 3 pour aider Poe et Mattéo à déguerpir.

— Stop ! alerta Indra, juste devant la porte du personnel soignant… Ils sont dedans ! Je vois de la lumière…

Elle s’agenouilla pour poster sa tête dans l’entrebâillement de la porte et vérifier que les infirmiers dormaient. CAR6667L avait fait savoir qu’il mettrait un somnifère dans le café du personnel de garde. Effectivement, les deux surveillants qui étaient en service ronflaient dans leurs fauteuils comme des bienheureux.

— On peut y aller ! confirma-t-elle.

Ils s’élancèrent sur la dernière caméra visible et Rachid ouvrit le plus discrètement possible, la porte de la chambre n° 3. En apercevant son ami, Mattéo s’empressa de disposer une serviette de toilette devant l’objectif, positionné à l’angle de la pièce. Dès que la caméra fut capuchonnée, il lui fit signe d’entrer. Auparavant, Poe avait repéré des couvertures dans un placard. Elle les rassembla sous les draps des deux lits pour imiter la forme de leurs corps et laisser croire qu’ils dormaient tranquillement.

Une fois que tout fut en place, ils suivirent Rachid pour rejoindre le local technique où Shad et les filles s’étaient déjà repliés.

Cependant, alors qu’ils s’apprêtaient à passer devant la salle des gardiens, un téléphone sonna avec insistance. Un des infirmiers finit par se réveiller et décrocha l’appareil. Ils durent arrêter leur marche, de peur qu’il ne les entende.

— Allo, oui ? répondit le soignant, la voix pâteuse.

Pendant qu’il écoutait son interlocuteur, les enfants n’osaient pas avancer.

— Comment ? reprit-il… Vous voulez savoir si les deux jeunes dorment bien ? Il y aurait une panne de caméra dans leur chambre ? Bon, d’accord, je vais voir…

Le cœur des trois adolescents s’accéléra. Le surveillant allait sortir et les trouver dans le couloir. Ils n’avaient pourtant pas le temps de battre en retraite…

— Vite !… Venez-là ! chuchota Poe à ses deux camarades en ouvrant la porte d’un placard mural qui était à côté d’elle.

C’était une borne d’incendie qui comprenait un énorme tuyau d’arrosage enroulé autour d’un cylindre métallique, ainsi qu’un seau et une hache. Il restait quand même, entre cette conduite d’eau et le sol, un petit espace d’environ un mètre de hauteur. Ils s’entassèrent dedans sans réfléchir, les uns sur les autres, avant de refermer illico la porte derrière eux.

— C’est pas possible ! râla l’infirmier qui passa en traînant ses pieds devant leur placard… Se faire réveiller pour vérifier qu’ils dorment bien… C’est pas d’la provocation, ça ?

Les trois jeunes se doutaient bien que l’infirmier allait donner l’alerte, une fois rentré dans la chambre. Bien qu’ils étouffaient dans ce petit réduit, ils retenaient leur respiration pour entendre sa réaction…

— Tu parles… S’ils ne dormaient pas à cette heure-là… quand est-ce qu’ils dormiraient ? grogna le garde-malade en repassant devant leur planque.

 

Quelques secondes plus tard, il reprit le combiné qui était posé sur son bureau et confirma qu’ils dormaient comme des anges.

— Ah ! répondit-il, vexé… Bon… Vous êtes sûrs ? Aller les voir toutes les demi-heures ? Bien… D’accord, Capitaine…

Il raccrocha son téléphone et soupira puissamment…

— Toutes les demi-heures ?… Eh bien !… J’ai intérêt à reprendre du café pour me tenir éveillé…

 

 

Prisonniers de la BS

 

         La caravane quittait Gallo sans un mot. Seul, le bruit des sabots ferrés contre les pierres gelées du chemin rythmait sa lente progression.

La Brigade Spéciale avait équipé d’une selle les onze premiers chevaux pour chacun de ses membres. Les pensionnaires des « Iris » s’étaient répartis par groupes de deux sur les huit animaux restants, à l’exception de Camille Allard qui était toute seule avec un énorme chargement de victuailles. Assis à cru sur le dos des équidés, les cavaliers les plus à l’avant s’agrippaient à la crinière, tandis que ceux placés derrière eux se tenaient à leur taille.

Toby Clotman avait choisi Banzaï pour mener la cohorte. Ce cheval, qui avait fière allure avec sa robe noire, lui paraissait l’unique monture appropriée à son grade. Après lui, ses hommes encadraient les prisonniers qui se suivaient à la queue leu leu. Pour regagner la Méditerranée, ils reprenaient le même itinéraire qui les avait conduits jusqu’ici, plein sud à travers la montagne.

En franchissant le dernier col qui permettait de voir encore le village de Gallo, les élèves se retournèrent tous pour graver à jamais cette image dans leur mémoire. Ils quittaient ce havre de paix qui leur avait tant apporté. Leur enfance s’était passée là. Ils avaient grandi dans cette belle vallée où ils avaient partagé tellement de bons moments. Ils emportaient avec eux une quantité incroyable de souvenirs heureux, jusqu’à ces précédents mois où le village leur avait servi de refuge, alors qu’ils étaient seuls au monde.

Les bras de Jade Toolman se serrèrent autour du ventre de Pierre Valorie qui était devant elle…

— Je n’ose pas regarder nos élèves ! murmura-t-elle à son coéquipier… Ce doit-être affreux pour eux… Ils coupent définitivement le cordon qui les reliait à l’enfance…

— Moi non plus, reconnut avec tristesse le directeur qui baissait également sa tête.

Mais soudain, une voix retentit :

— Adieu Gallo ! hurla Lucas, les yeux rivés sur le village… Adieu !

Un brigadier retourna son cheval pour s’approcher de lui et le réprimander…

— Ferme-la ! gueula-t-il… Je veux plus t’entendre !

Lucas le dévisagea et reprit de plus belle :

— Adieu Gallo !

Mais, en soutien de leur ami, tous se mirent à crier d’une même voix : « Adieu Gallo !… Adieu ! »

Le brigadier se tourna dans tous les sens en direction des adolescents qui rigolaient pour le provoquer… Incapable d’être sur tous les fronts à la fois, il leva le poing de dépit et retourna à sa place, vaincu.

— On verra qui rira le dernier ! lança-t-il, vexé.

 

La descente sur l’autre versant de la brèche fut délicate. Sans étriers pour caler leurs pieds et sans bride pour diriger leurs chevaux, les enfants avaient toutes les peines du monde à rester sur leurs montures. Par chance, aucun ne tomba et ils parvinrent sans encombre sur un plateau neigeux qui dominait un petit lac gelé.

Le capitaine Clotman ordonna à la troupe de s’arrêter…

Il semblait hésiter sur le chemin à prendre pour contourner l’étang. S’il choisissait le versant gauche, le trajet serait deux fois plus long que celui du côté opposé. Seulement, à droite, ils devaient emprunter un étroit sentier, particulièrement dangereux. Il bordait une impressionnante falaise qui surplombait la retenue d’eau d’une centaine de mètres.

— À droite ! cria le capitaine… Si nous souhaitons réduire notre temps de marche et notre fatigue, autant prendre les raccourcis.

— C’est de la folie ! protesta Pierre Valorie… Nous tenons à peine sur nos chevaux et vous voulez que l’on s’engage dans un passage aussi périlleux ? Je m’oppose catégoriquement à cette décision !

Toby Clotman n’écouta même pas le directeur des « Iris » et s’aventura sur la pente qui conduisait au sentier enneigé. Les adolescents, conscients du danger, préférèrent obéir à Pierre Valorie et refusèrent d’avancer.

— Dépêchez-vous ! hurla le chef de la caravane qui les avait déjà distancés…

Les soldats frappèrent violemment la croupe des chevaux des enfants. Affolées, les bêtes s’engagèrent sur les traces du capitaine, emportant malgré eux ceux qu’ils portaient sur leur dos.

 

Ils étaient maintenant sur le ressaut. Plus personne ne parlait. Chacun se cramponnait à son cheval, évitant de regarder vers le vide. Les animaux dérapaient de temps en temps et se ressaisissaient aussitôt pour rester dans le rang, obligeant leurs cavaliers à se rétablir illico dans le bon axe, pour ne pas être éjectés.

Le plus incommodé fut le brigadier 56 que Pauline avait touché aux jambes, la veille au soir. La douleur qu’occasionnaient les secousses du cheval sur ses blessures, le forçait à se contracter et l’empêchait d’anticiper ses positions lorsque l’animal faisait des mouvements brusques.

Aussi, quand son cheval cogna avec son jarret arrière droit, un bloc de pierre à l’arête coupante, il plia la jambe par réflexe pour s’écarter de l’obstacle et releva subitement son fessier, désarçonnant le soldat qui passa par-dessus sa tête.

— Ah ! s’étrangla 56, couché au sol, en essayant de se retenir à la bride.

Le cheval hennit de crainte, car l’homme en noir qui s’accrochait à lui, pour éviter d’être emporté dans la pente, l’attirait vers le précipice. Il souffrait aussi atrocement, à cause du mors en acier qui lui déchirait la bouche. Pour se débarrasser de cette charge dangereuse, il le rossa avec ses sabots avant.

La violence des coups lui fractura le bras gauche et il dut lâcher prise. Comme un colis mort, le soldat glissa vers la falaise et parvint par miracle à s’agripper à la base courbée d’une sapinette qui, par chance, était dans sa trajectoire. Son seul bras valide s’accrochait désespérément à l’arbuste et retenait son corps qui pendait tout entier dans le vide.

Pendant ce temps, le cheval paniquait, ne réussissant pas à se stabiliser sur le sentier. Il s’efforçait d’enfoncer ses sabots dans la neige pour remonter, mais celle-ci se désagrégeait au fur et à mesure. En désespoir de cause, il se cabra et appuya puissamment sur ses pattes arrière, pensant pouvoir se ressaisir. Mais au lieu d’avancer, la croûte blanche qui était à ses pieds s’effondra et le cheval se retrouva face à la pente. Dans un dernier sursaut de folie, il galopa vers le précipice et se jeta de lui-même dans l’abîme.

Les autres membres du groupe suivaient, horrifiés, la scène qui semblait se dérouler au ralenti… Continuant sa chute, le cheval bougeait toujours ses pattes dans le vide comme s’il courait sur la terre ferme. Il finit par atteindre le bas de la falaise et s’écrasa sur la nappe de glace qui recouvrait le lac. Une tache rouge s’étala autour de l’animal, juste après le bruit sourd du choc, puis la surface se fendilla en étoile depuis le point d’impact, avant de céder complètement sous l’effet de son poids. L’étang l’aspira progressivement et il disparut lentement sous la glace.

— À moi ! supplia 56 à bout de force qui s’accrochait toujours au petit sapin.

Les autres soldats hésitaient à sauter de leurs montures tellement le sol était instable. Mais quand l’un d’eux se décida enfin à venir à son secours, il était déjà trop tard, car le blessé, épuisé, lâcha prise. Il hurla de terreur tout le temps de la descente vertigineuse et s’enfonça dans le trou d’eau gelée laissé par son cheval. Il ne réapparut plus, sans doute coincé sous l’épaisseur de glace.

 

La peur au ventre, ils continuèrent leur route, avec en tête, ces sinistres images. Les jeunes ne savaient plus s’ils tremblaient de froid ou d’inquiétude. Ils réussirent à quitter malgré tout cette portion délicate et à déboucher sur un large ressaut, sauf Camille Allard qui était plus en recul. Son cheval peinait à cause du poids de sa charge. En fait, la cavalière, occupée à se maintenir sur le dos de son porteur, ne s’était pas rendu compte que les lanières, qui retenaient ses paquets volumineux, s’étaient légèrement desserrées.

Tous observaient sa progression avec angoisse…

Malheureusement, sa monture buta contre le même bloc de pierre sur lequel le cheval précédent s’était entravé. Elle se rattrapa en poussant violemment sur son arrière-train, ce qui fit basculer son fardeau sur le côté.

— Mon cheval tombe ! s’affola Camille Allard qui s’accrochait fermement à la crinière de l’animal pendant qu’il s’agitait… Au secours !

Elle scrutait, terrifiée, la pente glissante, en espérant ne pas subir un sort identique au brigadier. Son cheval fut alors tellement déséquilibré que cela le contraint à s’asseoir…

— Saute du cheval ! cria Alban Jolibois à son amie. Ne reste pas sur lui… Saute !

Mais celui-ci ne parvenait plus à se relever. Ses colis l’entraînaient vers la falaise. Il tordait le cou dans tous les sens et regardait devant lui avec des yeux exorbités, car il réalisait vers quel destin tragique il était emporté. Camille Allard reposait désormais à genoux sur le flanc du cheval et par instinct de survie, bondit dans la neige.

La bête terrorisée glissait toujours. Elle était maintenant trop près du vide et sa vitesse ne lui permettait plus de s’arrêter. Comme à la sortie d’un gigantesque toboggan, elle fut projetée dans le précipice et décrivit une légère courbe dans l’air avant de dégringoler verticalement.

Camille Allard qui arrivait derrière tentait d’enfoncer ses doigts et ses pieds dans la couche neigeuse pour se freiner. Les jeunes, ses collègues et les brigadiers assistaient, impuissants, à l’effroyable scène qui se déroulait devant eux. L’enseignante était incapable de crier ou d’émettre le moindre son, tellement elle était concentrée sur la façon dont elle pouvait ralentir sa glissade. Tandis qu’elle saignait des mains, à force de frotter sur les cristaux gelés, elle parvint toutefois à planter les pointes de ses chaussures dans le sol légèrement plus tendre, à la frontière de la paroi verticale et de la terrasse naturelle. Elle s’immobilisa presque. Alors qu’elle fermait les yeux, elle sentit ses pieds quitter la terre ferme et ses jambes rejoindre irrésistiblement le creux mortel. Ce fut ensuite les genoux… puis les cuisses… mais heureusement, son bassin la retint pour de bon. Elle ne bougeait plus. Elle n’osait même plus respirer… Elle ouvrit à nouveau les paupières et regarda désespérément ses amis pour qu’ils viennent à son aide, sans risquer la moindre parole.

— J’y vais ! annonça Alban Jolibois tout en descendant de son cheval.

— Tu restes ici ! lui ordonna le brigadier 63 qui était à côté de lui… Dès que tu seras à ses côtés, tu tomberas avec elle… De toute façon, elle est foutue !

Alban Jolibois considérait Camille Allard qui le fixait d’un air suppliant. « Je ne peux pas l’abandonner », pensait-il. « Ce n’est pas possible ! ». Il se retourna vers l’homme en noir et s’approcha de lui, déterminé.

— N’avance pas ou je tire ! déclara 63…

— Tire donc ! beugla-t-il… Espèce de crétin… Tire !

Alban Jolibois continuait de se diriger vers lui et se jeta sur son arme. Saisissant alors sa carabine, il la pointa dans son ventre :

— Vous venez tous nous aider pour la sauver ou je fais un carnage !… Si jamais elle meurt, elle ne sera pas la seule !… C’est compris ?

Sous la menace du prisonnier armé, les membres de la Brigade Spéciale s’exécutèrent. Le professeur semblait trop déterminé pour qu’on puisse prendre sa bravade à la légère et son regard illuminé les inquiétait. Ils se donnèrent donc tous la main pour faire une chaîne humaine et s’engagèrent dans la descente pour attraper Camille Allard.

— Si vous n’y arrivez pas, je tire dans le tas ! gueula-t-il à nouveau pour les intimider.

63 n’était plus qu’à trente centimètres de la jeune femme. Il lui tendit le bras pour qu’elle puisse s’en saisir.

— Donnez-moi votre main, dit-il calmement pour éviter qu’elle ne s’affole.

— Je… Je ne peux pas ! gémit-elle… Si je lâche une de mes mains, je tombe !

Tout transpirant, le soldat tenta de s’approcher d’elle un peu plus et attrapa son poignet avec sa seule main libre…

— Je vous tiens, maintenant ! lui confirma 63… décramponnez-vous !

Camille Allard n’osait toujours pas défaire ses doigts qu’elle ne sentait presque plus et qui étaient son unique assurance. Elle ferma les yeux durant quelques minutes et finit par accepter de s’abandonner au risque de chuter. Lorsqu’elle lâcha prise, la charge supplémentaire se répercuta soudain sur l’ensemble de la chaîne et déstabilisa les militaires. Son corps glissa encore plus bas, elle recula jusqu’au niveau de la poitrine et elle crut sa dernière heure arrivée. Elle s’évanouit instantanément.

— Tirez, bon sang !… Tirez ! vociféra Alban Jolibois qui voyait bien que les soldats vacillaient.

Il s’obstinait à les encourager, mais le poids inerte de Camille Allard était beaucoup plus lourd que si elle avait été consciente. Les soldats ne parvenaient pas à se cramponner suffisamment dans la neige. Seule la tête de la jeune femme dépassait encore au-dessus de la falaise.

Les hommes en noir perdaient du terrain…

— Allez !… Tirez plus fort ! cria Alban Jolibois pour les soutenir.

Il se rendait compte que la partie n’était pas du tout gagnée.

Les élèves sautèrent spontanément à bas de leurs montures pour se joindre aux sauveteurs malgré l’interdiction de Toby Clotman qui n’était pas descendu. Il s’inquiétait de ne pas réussir sa mission. Il appréhendait déjà les reproches de son maître, s’il apprenait que la cohorte entière avait dévissé à cause de lui. Mais l’arrivée des adolescents permit de remonter leur enseignante. Elle fut sauvée grâce à leur intervention.

Pendant que Pierre Valorie tentait de ranimer Camille Allard, le capitaine Clotman s’approcha d’Alban Jolibois et colla son pistolet sur sa tempe.

— Rendez-moi cette carabine !… Vite !

Le professeur jeta dans la neige l’arme qu’il avait dans la main.

— Ne refaites jamais ça ! rajouta le capitaine. La prochaine fois, je donnerai l’ordre à mes hommes de vous éliminer.

Alban Jolibois ne se laissa pas intimider et le saisit par le col de son veston.

— À part donner l’ordre de tuer ou de frapper quelqu’un, rétorqua-t-il, savez-vous faire autre chose ? Si vous aviez comme moi, ordonné à vos hommes de rattraper votre soldat blessé, qui se retenait à son arbre, vous l’auriez peut-être sauvé… Mais non, vous êtes sans cœur et… sans cervelle ! Vous me dégoûtez !

Offensé par ses propos, Toby Clotman lui envoya son poing dans la figure. Il regagna son cheval et somma ses brigadiers de se remettre en selle.

— Hâtez-vous ! grogna-t-il, tout en éperonnant sa monture avec ses étriers.

 

Ils arrivèrent trois jours plus tard sur les rives de la Méditerranée, complètement épuisés. Ils n’avaient pratiquement rien mangé depuis qu’ils avaient quitté Gallo. La totalité de la nourriture avait été emportée au fond du lac, en même temps que le cheval de Camille Allard.

Le capitaine Clotman reconnut le petit port de Marzala où il avait accosté. Cela faisait déjà plus d’une semaine qu’ils étaient partis. Il lui tardait d’enfermer dans son bateau, tous ces enfants qu’il ne supportait plus. Il les trouvait arrogants, effrontés. Quant à leurs professeurs, sitôt de retour à Euphrosyne, il avait l’intention de les envoyer directement au centre de redressement pour leur apprendre ce qu’étaient l’ordre et l’obéissance au sein du PNC.

Par rapport à la montagne, la différence de température était saisissante. Les pensionnaires des « Iris » avaient l’impression de changer de saison, de sortir de l’hiver pour passer sans transition au printemps. La douceur du temps leur remonta un peu le moral malgré la fatigue et la faim. Ils appréciaient les rayons généreux du soleil et se laissaient envelopper par sa chaleur avec plaisir.

Curieusement, lorsqu’ils se retournaient et qu’ils apercevaient les premiers contreforts des Alpes, ils avaient la sensation que le village de Gallo était aux antipodes et qu’ils avaient traversé la moitié de la planète pour aboutir ici.

La chevauchée se termina sur le quai du port de Marzala.

Face au navire, le capitaine Clotman leva la main et ordonna de descendre de cheval. Les brigadiers encerclèrent aussitôt leurs otages et les invitèrent à franchir la passerelle.

— Qu’allez-vous faire des chevaux ? s’inquiéta Jade Toolman auprès du capitaine.

— Ils restent ici ! répondit-il sèchement.

— Auriez-vous la bonté, Monsieur, d’ôter leurs harnachements ? demanda-t-elle avec politesse. Ils pourront vivre à nouveau libres, plutôt que finir leur vie, gênés par tous ces ustensiles…

Toby Clotman sembla surpris par la requête de la dame. Il n’avait pas du tout pensé au devenir de ces bêtes et fut étonné que l’on puisse avoir pitié d’elles. Il la regarda d’un air exaspéré et, levant les yeux au ciel, il lui donna son accord.

— Vous ferez ça toute seule pendant que les autres rentreront ! Puis il appela 65 de sa voix rauque… Tu la ramèneras à bord dès qu’elle aura terminé.

— À vos ordres, Capitaine !

— Et surtout… tu ne l’aides pas !

— Bien, Capitaine !

 

Dans le bateau, une cinquantaine de serviteurs du peuple attendait le retour de la Brigade Spéciale. Les marins regagnèrent leurs postes dans tout le bâtiment pour se préparer à repartir.

Les brigadiers conduisirent les jeunes détenus jusqu’à l’entrepont et les enfermèrent dans une sorte de grande soute à bagages, totalement vide. Depuis les trois hublots de la pièce, ils apercevaient Jade Toolman sur le quai qui délivrait les chevaux.

Dès que l’un d’entre eux se retrouvait libre, elle lui faisait une petite tapette sur le flanc avec la douceur qui la caractérisait, comme pour le remercier de ses bons services. Cela soulageait les enfants de la voir se séparer d’eux avec autant de gratitude.

Puis vint le tour de Banzaï. Il ne restait plus que lui à détacher. Il inclina de lui-même son cou pour permettre à l’enseignante d’enlever sa bride plus facilement.

Une fois déchargé de ses équipements, le beau cheval noir colla ses naseaux contre le ventre de Jade Toolman et demeura curieusement un long moment dans cette position. C’était sa façon à lui de dire merci. La professeure en profita pour caresser son encolure et resongea, pendant cette petite parenthèse de calme, à tout ce qu’ils avaient partagé avec ces chevaux depuis qu’ils les avaient capturés, près de Torrente. « Votre aide nous a été vraiment précieuse », pensa-t-elle. « Que serions-nous devenus sans vous ?… ».

Voyant qu’elle avait terminé, 65 s’approcha de Jade Toolman et la tira par la manche pour l’obliger à le suivre. Banzaï ne toléra pas cette façon brutale d’attraper celle qui l’avait libéré et se rua vers l’homme en noir qui prit peur. Il abandonna sa prisonnière et battit en retraite vers le bateau. Mais pendant qu’il s’enfuyait, le cheval n’arrêtait pas de lui pincer les fesses avec ses dents tout en soufflant de mécontentement. À chaque morsure, 65 hurlait de douleur et accélérait sa course.

Depuis leur cabine, les adolescents éclataient de rire et suivaient toute la scène avec délectation.

Quand ils furent parvenus près de la passerelle, Banzaï se retourna pour envoyer au soldat deux coups de sabot avec ses pattes arrière, ce qui le catapulta dans l’eau du port. Les jeunes spectateurs applaudirent derrière leurs hublots et savourèrent intérieurement cette petite vengeance que le cheval exécutait gracieusement à leur place.

Les serviteurs du peuple s’empressèrent de lancer une bouée de sauvetage à leur compagnon pendant que ses compères saisissaient Jade Toolman pour qu’elle monte à son tour sur le navire. Quand les brigadiers lui ouvrirent la porte de la cabine, le reste de la troupe l’accueillit en héroïne, n’arrêtant pas de la complimenter et de siffler d’excitation.

Leurs cris et leurs rires traversaient les cloisons et l’insouciance de cette jeunesse énervait de plus en plus le capitaine Clotman. Il s’empressa de rejoindre la timonerie pour donner le signal du départ.

 

Bien plus tard, au milieu de la nuit, Pierre Valorie ne trouvait pas le sommeil. Adossé contre un mur, il regardait dormir ses élèves. Ils étaient affalés sur le sol de la cabine, les uns contre les autres. Depuis les ouvertures, trois faisceaux bleutés traversaient en diagonale la sombre cabine. Il tourna sa tête vers l’une d’elles et aperçut la lune qui était à moitié pleine. Le ronronnement du moteur et les légères vibrations qui se répandaient à travers les cloisons créaient cependant un bruit de fond plutôt rassurant. Bercé par la monotonie de la houle régulière, il essayait d’imaginer leur avenir. « Qui sont ces gens ? », se demandait-il. « Où nous amènent-ils ?… ».

Une détonation impressionnante le sortit soudain de ses pensées. Le vacarme résonna dans tout le bâtiment qui se mit à trembler.

Pierre Valorie fut projeté au sol et se retrouva au milieu des adolescents que l’explosion avait réveillés. Ils s’efforçaient à s’extraire de leurs songes et regardaient autour d’eux, les yeux écarquillés…

Manon saisit la main de son directeur et l’interrogea avec insistance.

— Qu’est-ce qui se passe ?… Le bateau coule ?

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