#ConfinementJour14 – Partage de lecture du roman  » 2152  » – Chapitres 37, 38 et 39

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Deuxième période

« Lancez le programme de clonage ! »

L’accident

 

         Le comité des sages s’était réuni au grand complet dès le matin pour faire le point sur la situation.

Les palombes qui transportaient les ingénieurs étaient arrivées à bon port depuis plusieurs semaines et le montage du robot médiateur s’effectuait dans les meilleures conditions. Le centre technique attenant au QG400105 tournait à plein régime et Serge Morille était très optimiste pour la suite des opérations. Il pensait même prendre un peu d’avance sur le cahier des charges qu’il s’était fixé. Si les sages étaient satisfaits de l’avancée des travaux de ses ingénieurs, ils s’inquiétaient par contre de n’avoir aucune nouvelle du professeur Boz et de son équipage.

— Nous aurions dû recevoir depuis longtemps, un message codé nous confirmant leur arrivée, s’étonna la sage Zoe Duchemin… Quelles possibilités ont-ils pour nous joindre, s’ils sont en difficulté ?

— Ils peuvent se connecter à tout moment sur notre réseau, expliqua le sage Peyo Bingo. Cependant, dès qu’ils essaieront de nous contacter, ils seront localisables. Même si nous sommes les seuls à pouvoir décoder leurs annonces, ils sont obligés d’émettre sur des longueurs d’onde existantes.

— Autrement dit, reprit la sage Zoe Duchemin… Pensez-vous qu’ils évitent de nous appeler pour ne pas se signaler à l’ennemi ?

— Tout à fait, répondit le sage Peyo Bingo… J’imagine qu’ils nous donneront des nouvelles lorsqu’ils seront sûrs que le PNC ne pourra plus intervenir dans leurs préparatifs.

— Pourvu que vous ayez raison, soupira le sage Huu Kiong, embarrassé.

 

*

 

Tout s’était passé très vite. En emportant sa proie entre ses serres, l’aigle la serrait si fort que le module resta coincé dans le pelage du lièvre. L’équipe du professeur Boz ne put s’extirper de son emplacement jusqu’à ce que le rapace parvienne à son nid.

À proximité de son repaire, l’aigle survola la paroi calcaire où ses deux petits attendaient avec impatience la nouvelle victime pour se mettre à table. Il glatit pour signaler son arrivée et son cri déclencha l’affolement dans la nichée qui piailla d’excitation. Lorsqu’il déposa le lapin devant sa couvée, les aiglons se jetèrent sur la bête morte pour la déchiqueter. Ils tailladaient de leurs becs le mammifère avec voracité, espérant chacun gober le meilleur morceau avant l’autre.

Au milieu de cette compétition entre les deux jeunes oiseaux pour décharner ce pauvre cadavre, Diego Certoles tenta de fuir avant d’être avalé tout cru avec ses coéquipiers. Alors qu’il avait réussi à se dégager de la fourrure du lapin et qu’il s’apprêtait à décoller avec son module, la tête d’un des deux aiglons s’abattit sur eux et percuta leur vaisseau. Ils furent éjectés du lièvre vers le tas de brindilles qui constituaient le nid et s’enfoncèrent de culbute en culbute jusqu’à la base du fagot.

Le module gisait désormais sur le dos en attendant que son équipage reprenne les commandes.

— Tout va bien ? s’inquiéta Diego, encore secoué par cette succession de galipettes.

— Je crois que nous venons de tester efficacement la sécurité de notre appareil, répondit le professeur Boz avec un sourire un peu jaune, mais rassuré tout de même d’avoir pu échapper au repas des jeunes rapaces.

— C’est vrai ! renchérit Uliana Karavitz… Le module s’est retourné dans tous les sens pendant que nous restions toujours à notre place, en position verticale. Regardez… Notre module est à l’envers et nous sommes encore assis dans le bon sens…

— Et que dire des combinaisons de sécurité qui nous ont si bien maintenus sur nos sièges ! rajouta Jawaad Sounga.

— Par contre, regretta Rita Keerk, je remarque que la fonction « Répulsion » de l’appareil est moins opérationnelle lorsque le module est en commande neuronale… Il y a certainement une petite amélioration à faire… Mais bon, nous sommes en vie et c’est cela l’essentiel ! Félicitations pour ton sang froid, Diego… Tu as maîtrisé la situation à la perfection… Je suis fière de toi !

Rita proposa de reprendre la direction du module pour se dégager de ce mauvais pas. Tous acceptèrent, contents de s’en remettre à leur ancienne enseignante, le temps de souffler un peu.

Elle vérifia tout d’abord si tous les paramètres du module mouche fonctionnaient encore. Par malchance, l’ordinateur de bord signala une défaillance dans le système électronique. Elle tapota frénétiquement sur toutes les touches de contrôle, mais aucune ne répondait positivement. Elle recommença machinalement les mêmes opérations pour s’assurer qu’il n’y avait pas une erreur, mais le message était toujours identique.

Son visage devint blême. Tous observaient son comportement avec inquiétude. Avec une nervosité croissante, elle tapait et retapait indéfiniment sur ces malheureux boutons, de façon obsessionnelle.

— Non !… Pas ça ! gémit-elle, les muscles tendus et la figure crispée… Tout, mais pas ça !

— Rita ?… Que se passe-t-il ? interrogea timidement, le professeur Boz… Quelque chose ne va pas ?

Mais la pilote n’entendait plus personne. Elle était obnubilée par les signaux lumineux qui émettaient, à chaque pulsion de sa part, la même couleur. Une couleur rouge qui se répétait par centaine sur l’écran. Une multitude de petits points rouges qui semblaient l’hypnotiser et avaler toutes ses pensées.

— Rita ? insista Théo Boz, devant cet étrange comportement. Explique-nous… Que se passe-t-il ?

Elle stoppa net ses mouvements et enfonça sa tête dans ses mains puis se mit à pleurer. Ses sanglots exprimaient un tel désarroi que l’équipage se tut. Ils observaient leur amie avec stupeur. Au bout d’un moment, elle releva doucement sa figure et les regarda un par un, muette, les paupières gonflées par les larmes.

— C’est affreux ! balbutia-t-elle enfin. Plus rien ne fonctionne. Nous sommes sous ce nid d’aigle à je ne sais quelle altitude… éloignés de tout et nous ne pouvons plus partir…

— Mais, que dit l’ordinateur de bord, Rita ? questionna Tseyang, en essayant de contrôler son angoisse.

— Nous sommes foutus ! répondit-elle, les yeux dans le vague, affalée dans son siège.

— Rita, reprit Tseyang avec calme… Pourquoi l’ordinateur de bord fonctionne-t-il et pas le reste de l’appareil ?… Le système électronique ne commande-t-il pas l’ensemble du module ?

— Non, marmonna-t-elle, découragée. Le système de contrôle possède sa propre source d’énergie… Il est indépendant du fonctionnement de l’appareil…

— Donc, si je saisis bien, continua Tseyang… Si le boîtier qui sert à détecter ce qui ne marche pas dans le vaisseau est en bon état, cela voudrait dire que nous pouvons encore l’utiliser pour connaître l’origine de la panne.

— Oui, Rita ! intervint Jawaad… N’existe-t-il pas un programme dans le logiciel qui permet d’ausculter en détail chaque élément du module ?

La réflexion de Tseyang et la remarque de Jawaad étaient sensées. Elles faisaient apparaître soudain dans ce marasme une lueur d’espoir. L’équipage fixait intensément Rita, attendant avec impatience sa réponse. Elle sembla sortir de son hébétude et tourna lentement la tête vers eux.

— Mais… Vous ne comprenez donc rien ? dit-elle, incrédule. Plus rien ne marche !… Plus rien !

Laissant un petit temps de silence pour permettre à Rita de se calmer un peu, Tseyang revint à la charge.

— Que plus rien ne marche, déclara-t-elle, ça, nous l’avons tous compris. Cependant, ce que nous aimerions savoir, c’est pourquoi plus rien ne marche !… Et le boîtier de contrôle peut sûrement nous l’expliquer.

— Rita, s’enquit le professeur avec, cette fois-ci, plus de fermeté… Sais-tu comment effectuer l’inspection de notre module ?

— Oui, répondit-elle sans conviction. Et, à quoi cela servira-t-il ?

— Peut-être à rien… mais peut-être aussi à nous aider pour sortir de cet enfer, conclut-il.

— OK, lança-t-elle, résignée. Vous avez sans doute raison… Je vais voir ça.

— Merci, Rita…, ajouta Théo Boz.

Elle détacha la camisole de sécurité qui la maintenait collée à son siège et s’accroupit sous le tableau de bord pour ouvrir une petite porte de placard. De cet endroit, elle avait accès aux commandes de l’ordinateur à partir d’un clavier indépendant.

Elle actionna le logiciel de contrôle pour sélectionner les options nécessaires à l’enquête et lorsqu’elle eut fini tous ses choix, elle lança la prospection.

— J’ai programmé une recherche extrêmement détaillée, expliqua-t-elle… L’ordinateur va bientôt annoncer le temps dont il a besoin pour effectuer le tour complet de la machine…

Ils étaient maintenant tous assis à ses côtés et contemplaient la console avec la même avidité.

— Ça y est ! commenta-t-elle, au fur et à mesure qu’elle lisait les textes qui défilaient par lignes successives sur l’écran… Durée estimée… Vingt et un jours !

— Vingt et un jours ? s’étonna Uliana… Mais c’est énorme !

Diego la regarda d’un air dépité et lui répondit…

— De toute façon, avons-nous le choix ?

 

Ils durent s’organiser pour tenir jusqu’à ce que l’ordinateur leur annonce ses résultats.

Curieusement, dans leur malheur, ils réalisèrent la relative chance qu’ils avaient d’être bloqués sous le repaire des aigles. La concentration importante de duvet et la présence quasi permanente des oiseaux assuraient un toit protecteur au-dessus de leurs têtes. À cette altitude, la neige tombait régulièrement et finalement, cet emplacement s’avérait être un abri particulièrement bien choisi pour résister aux intempéries. De même, ils louaient chaque jour les prouesses de la technologie, car grâce aux vertus de leur tunique « SPICROR », ils bénéficiaient d’une couverture thermique optimale… À aucun moment, ils ne souffrirent du froid.

Ils avaient rassemblé à l’arrière du module toutes les réserves alimentaires qu’ils avaient pu trouver. La nourriture était leur principal souci. Ils ne possédaient pas grand-chose et ils devaient se priver quotidiennement. Ils ne mangeaient que le strict minimum. S’ils respectaient le choix qu’ils s’étaient imposés, ils pensaient pouvoir atteindre la date fatidique sans être trop épuisés.

Le froid leur fut également salutaire. Ils comprirent assez vite qu’une faune importante résidait sous le nid. Toutes sortes d’animaux qui profitaient, selon leurs possibilités et leur hiérarchie, des restes des rapaces qui tombaient à travers les brindilles. Ils assuraient ainsi le nettoyage des lieux tout en s’alimentant. Mais exceptionnellement, le froid extrême calmait les ardeurs de tout ce petit personnel qui, n’osant s’exposer à la rigueur du vent glacé, remettait à plus tard son travail. Cela évitait aux hommes-miniature d’être inscrits sur la liste du menu.

 

Chaque jour, chaque matin et aussi chaque heure, ils scrutaient l’ordinateur qui affichait ses pronostics : le temps qui lui restait pour donner ses conclusions, bonnes ou mauvaises. Ils entendaient son moteur ronronner et malgré tout, cela les rassurait un peu. C’était leur seule chance de salut et au moins, même si c’était long, trop long à leur goût, tant que ce computeur fonctionnait, ils pouvaient encore espérer.

 

Le soir du dix-neuvième jour, le vent était si puissant que de violents courants d’air se frayèrent un chemin à travers le nid.

— Attachons-nous à nos sièges ! alerta Diego, sentant le module bousculé par le souffle impétueux.

Prenant peur, ils s’activèrent pour enfiler leur camisole, tout en espérant que l’habitacle ne souffrirait pas davantage de ces dangereuses bourrasques. Jawaad était le dernier à s’asseoir quand un tourbillon prit naissance à proximité du module. Il souleva subitement le vaisseau en panne pour l’aspirer dans sa course. Le module mouche fut emporté vers l’extrémité du repaire et déposé au bord de la falaise, l’abdomen dans le vide, l’autre partie prenant encore appui sur la pierre enneigée. Ils restèrent figés à leurs places comme des statues, sachant que le moindre mouvement risquait de les faire basculer dans le précipice.

— Jawaad ! chuchota Rita… Je t’en prie… ne bouge surtout pas !

Il était allongé sur le dos, sur le plancher du cockpit, dans une position inconfortable.

— Je n’ai pas eu le temps de rentrer dans la combinaison de mon siège, répondit-il, le plus doucement possible… Je pourrais peut-être essayer de m’avancer vers l’avant de l’appareil… Cela rétablira l’équili…

— Non ! murmurèrent-ils tous à l’unisson, se retenant de crier, car ils craignaient de faire pencher la balance du mauvais côté…

Une deuxième tourmente repoussa violemment le module qui roula par bonheur quelques centimètres plus loin vers le nid.

Jawaad profita d’une courte accalmie pour s’asseoir sur son siège, mais au même moment, l’appareil fut encore déplacé et il fut propulsé une nouvelle fois vers les parois de la cabine. Dans sa poussée, le vent agglutina quelques flocons qui reposaient en poudre sur la roche et les entraîna vers le module. La neige légère emporta l’engin volant dans sa course et se coinça à cinq centimètres du sol, entre deux brindilles. Une petite épaisseur de glace se forma instantanément au niveau des ailes de la mouche artificielle et la fixa provisoirement sur le bois. Un temps miraculeusement suffisant pour laisser passer la tempête et leur permettre d’éviter une nuit catastrophique.

 

Le lendemain matin, le soleil réapparut et les quelques degrés de chaleur supplémentaire qu’il apporta dans la journée firent fondre les cristaux qui retenaient le module. Il se détacha de sa branche et retomba debout sur le sol. Le choc réveilla l’équipage qui, après toutes ces émotions, dormait encore sous le poids de la fatigue.

Tseyang, qui était en face de l’ordinateur, regarda par hasard l’écran qui s’était mis à clignoter.

— Plus que dix minutes ! cria-t-elle, tout excitée…

Tous se postèrent aussitôt face à l’appareil. Leur cœur battait très fort. Ils se serraient devant ce message d’un vert lumineux, tout en fixant les petits caractères qui indiquaient maintenant : « Temps estimé : 9 minutes… ».

 

CAR2241V

 

         Le serviteur du peuple CAR2241V participait avec une trentaine d’autres collègues au nettoyage de la grande salle d’Aglaé. Les affrontements qui avaient eu lieu dans cette immense pièce n’avaient pas duré longtemps. Face à l’intervention de la Brigade Spéciale qui était suréquipée, les enfants avaient dû capituler au bout d’un ridicule petit quart d’heure.

Désormais, ils se retrouvaient tous répartis dans des cellules de six à douze personnes, enfermés comme des prisonniers, attendant derrière des barreaux que le temps passe. Ces cellules ressemblaient à des cages. Collées les unes aux autres par des cloisons grillagées, elles ne permettaient aucune intimité. Elles étaient alignées sur dix étages autour d’un hall central circulaire où se trouvaient les gardiens.

Les garçons occupaient la moitié gauche du bâtiment et les filles, la partie droite. De puissants projecteurs éclairaient en permanence ces sinistres dortoirs. La lumière artificielle et pâle, ravivée par les carreaux blancs du sol qui tapissaient également le mur du fond, les éblouissait au point de les empêcher d’ouvrir les yeux complètement. Ils cherchaient constamment à fuir ce rayonnement agressif. La structure était aussi très sonore. Toute parole était amplifiée. Tout cri résonnait. Un brouhaha assourdissant et continu remplissait l’espace. C’était tout juste s’ils arrivaient à s’entendre parler dans la même cellule.

 

CAR2241V bourrait son sac en plastique avec les nappes, torchons et serviettes qui traînaient par terre. Une fois qu’il fut plein, il le déposa sur un chariot à roulettes où s’entassaient déjà d’autres poches de linge sale puis il emporta son chargement vers le local technique le plus proche. Il quitta la grande salle en poussant son chariot contre les deux battants d’une porte qui s’ouvrit violemment et il pénétra dans un couloir… Celui-ci s’enfonçait au cœur de la galerie et il parvint, au bout d’un certain temps, au niveau de la remise. C’était ici que les conteneurs étaient rangés avant d’être transportés à la blanchisserie.

À peine eut-il éclairé la pièce qu’il aperçut les amis de Mattéo refermer précipitamment les couvercles des bacs pour se cacher. L’arrivée subite du serviteur les avait surpris car ils s’étaient assoupis profondément après leur fuite. Ce fut le bruit du chariot qui les réveilla lorsque celui-ci cogna contre la porte en bois du local. Mais il était déjà trop tard pour regagner les cachettes qu’ils avaient délaissées pour dormir, tellement ils étouffaient sous les kilos de linge.

— Qui est là ? s’inquiéta CAR2241V… Montrez-vous ou j’appelle la Brigade !

Vexés d’avoir été découverts, ils restèrent encore quelques minutes sans bouger. Puis, Kimbu s’extirpa de sa tanière le premier et s’adressa au serviteur.

— S’il vous plaît, supplia-t-il… Ne prévenez pas la Brigade Spéciale… Nous ne vous voulons aucun mal.

— Mais je te reconnais ! s’étonna CAR2241V… Tu es le jeune qui avait tenu tête au brigadier sous la tente… Tu avais pris la défense de notre collègue… Je ne me trompe pas ?

— C’est bien ça, Monsieur, confirma-t-il… Je vous en prie, n’appelez pas ces brutes…

De ses yeux, le serviteur du peuple fit rapidement le tour de la pièce et s’adressa une nouvelle fois à Kimbu.

— Vous êtes nombreux ?

— Cinq, Monsieur.

— Que comptez-vous faire ?

— Nous ne savons pas, Monsieur… Nous voudrions partir d’ici… Cet endroit est horrible !

— Dites à vos amis de sortir… Vous n’avez rien à craindre.

Rachid, Shad, Yoko et Indra quittèrent leurs abris et s’approchèrent timidement de CAR2241V. Ils lui serrèrent la main avec une certaine méfiance.

— Ne vous inquiétez pas ! les rassura CAR2241V… Je ne vous dénoncerai pas aux autorités… Moi aussi, je suis déçu de ce régime. Je me suis laissé berner, comme mes collègues, en adhérant à ce projet de « Nouvelle Chance ». Je réalise petit à petit que, finalement, je suis au service d’une troupe de sauvages sans cœur. Ici, la seule loi qui compte, c’est la loi du plus fort !… On se croirait au Moyen-âge !

 

Les adolescents sympathisèrent avec le serviteur. Ils sentaient qu’ils pouvaient lui parler en toute confiance. C’était la première fois qu’ils discutaient sans crainte avec un adulte depuis leur arrivée dans ce lieu maudit.

Celui-ci leur apprit quelles étaient les nouvelles intentions du Grand Maître. Maintenant qu’il ne pouvait plus compter sur toute cette jeunesse qu’il avait rassemblée pour procréer, il s’en remettait à la science pour fonder une société de clones. Il entreposerait les adolescents dans des cages de laboratoire et il s’en servirait comme cobayes pour leurs expériences. Désormais, ils ne seraient plus qu’un gigantesque stock de cellules et de tissus de bonne qualité dans lequel les scientifiques puiseraient selon leurs besoins.

— Ils vont faire les premiers prélèvements de cellules sur le jeune, retrouvé dehors après la tempête, expliqua-t-il…

— Mattéo ? s’écrièrent-ils ensemble.

— Vous le connaissez ? s’informa CAR2241V… J’avais eu l’occasion de lui parler un soir, juste avant que vous retourniez dans la cité d’Aglaé.

— Bien sûr que nous le connaissons, ajouta Shad. C’est lui qui nous a rassemblés pour essayer de lutter contre votre régime… Il est vivant ?

— Oui… Il s’en est sorti. Il a été pris en charge suffisamment tôt par l’équipe médicale. Il est maintenant sain et sauf… D’ailleurs, une jeune fille va le rejoindre. Ils doivent recueillir sur elle des échantillons biologiques… Elle a été capturée pendant l’émeute d’hier, à l’intérieur de la salle. Mes amis m’ont raconté qu’elle s’était bien défendue avant que le brigadier ne l’assomme. Son agresseur a été transféré au service des urgences. Cette demoiselle lui a déchiqueté le bras, tellement elle l’a mordu en profondeur.

— C’est Poe ! dit Rachid, reconnaissant la scène que décrivait le serviteur… Elle essayait de s’enfuir avec nous… Cela s’est passé devant moi… Le coup de matraque était d’une violence !… C’était affreux.

 

Ils discutèrent ainsi pendant un long moment et apprirent à se connaître et même, à s’apprécier. CAR2241V proposa son aide. De son côté, ils étaient déjà un certain nombre de serviteurs à vouloir quitter le PNC. Avec eux, il s’organiserait pour les maintenir cachés au sein de la cité.

— Tenez ! dit-il, en tendant un petit boitier électronique, aux jeunes adolescents… C’est mon passe… Avec ceci, vous pouvez vous déplacer à travers l’ensemble des zones techniques. Ce sont les seuls endroits qui ne sont pas surveillés par des caméras.

— Et vous ? s’informèrent-ils… Comment ferez-vous sans ce passe ?

— Je pourrai m’en procurer un autre… Ne vous faites pas de soucis.

Yoko récupéra le boitier et les enfants le remercièrent pour son aide précieuse.

— En attendant, rajouta CAR2241V, cachez-vous dans les tunnels d’entretien. Ils sont éclairés en permanence par une lumière tamisée… Personne n’aura l’idée de vous chercher à l’intérieur. C’est un réseau parallèle de conduites géantes où passent tous les tuyaux d’alimentation nécessaires au fonctionnement des trois cités.

Les cinq jeunes regardèrent d’un air étonné le serviteur…

— Les trois cités ?

— Ah oui, expliqua CAR2241V… Vous n’êtes pas au courant, bien sûr… Sachez que vous êtes ici dans Aglaé, la cité destinée à la santé et à la maternité. Cependant, deux autres cités souterraines existent également. Ce sont Euphrosyne et Thalie. La première accueille l’armée et la seconde, le reste de la population qui participe à l’entretien et à tous les travaux de fonctionnement. Je fais partie de cette catégorie de personnel.

 

Le serviteur crut entendre soudain du bruit dans le couloir. Il les invita à plonger à nouveau dans les bacs pendant qu’il faisait semblant de trier le linge.

Effectivement, des pas s’approchaient de la remise. Un collègue entra avec un chariot identique au sien.

— Tiens, tu es là ? remarqua-t-il, tout en poussant l’ouverture pour faire pénétrer son panier à roulettes dans la pièce.

— Oui, je suis en train de mieux répartir les sacs dans les conteneurs ! expliqua CAR2241V… Tu peux me laisser ton chariot, je le viderai dès que j’aurai terminé le mien.

— C’est vrai ? apprécia-t-il… Ce n’est pas de refus… J’en ai ma claque. Je n’avais jamais vu un tel foutoir. Cette BS !… Elle casse tout et nous ?… On n’a plus qu’à passer derrière… C’est trop facile !

Le serviteur du peuple profita de l’aubaine pour abandonner son chargement de linge à son collègue et quitta les lieux avec plaisir…

CAR2241V s’assura qu’il était suffisamment loin avant de faire signe à la petite troupe qu’elle pouvait sortir de sa planque.

— La trappe qui vous permet de vous introduire dans les tunnels d’entretien se trouve ici ! dit-il en montrant du doigt le coin de la pièce… Elle ne s’ouvre qu’avec le boitier électronique. Ne le perdez surtout pas.

À mi-hauteur de la cloison apparaissait une porte métallique et circulaire, d’environ un mètre de diamètre. Juste en dessous, une petite échelle en facilitait l’accès.

Kimbu grimpa le premier, tira la porte que Yoko avait déverrouillée avec le passe et s’infiltra dans l’épaisseur du mur. Presque tout de suite, il rejoignit le tunnel et descendit une deuxième échelle qui était au même niveau que celle du local technique. Il put enfin se mettre debout dans la galerie en attendant que ses camarades arrivent à leur tour. CAR2241V tendit sa main dans l’orifice pour qu’ils attrapent sa montre.

— Je viendrai vérifier deux fois par jour que tout va bien, proposa-t-il… À dix heures du matin et à vingt-deux heures… Ici, uniquement. Repérez bien votre position sur le plan qui est affiché à côté de l’échelle. Il y en a un au dos de chaque trappe… Cela vous aidera à ne pas vous perdre… Rachid ?… Est-ce que tu vois l’emplacement des cuisines centrales ?

 

Scrutant en détail le graphique avec Indra, il finit par le trouver…

 

— Oui ! annonça-t-il à CAR2241V… Je l’ai localisé !

— Parfait ! commenta le serviteur… Généralement, personne n’est présent entre deux heures et quatre heures du matin… N’hésitez pas à puiser dans les réserves !… Compris ?

— Ça marche ! Vous pouvez compter sur nous ! répondirent-ils tous ensemble.

Cette information sembla les ravir et leur remonter le moral.

— Bien, je dois retourner dans la grande salle, maintenant… Je referme la trappe… Bonne chance !

CAR2241V renversa les sacs de linge sale dans les bacs à toute vitesse et abandonna les cinq jeunes à leur sort. Il traînait derrière lui les deux chariots vides qu’il avait emboités l’un dans l’autre et quand il atteignit la grande salle, il reconnut le chef de la BS, entouré de quatre géants, qui s’entretenait avec son équipe. Il s’approcha de l’attroupement le plus discrètement possible, mais Number one le remarqua tout de suite.

— Matricule ? grogna-t-il en le fixant d’un air sévère.

— CAR2241V, Number one, répondit aussitôt le serviteur.

— Où étiez-vous ? insista-t-il, sans changer de ton.

— Je reviens de déposer le linge sale, Number one.

Il l’observa longuement avec suspicion, comme s’il voulait le mettre mal à l’aise. Mais CAR2241V ne se laissa pas intimider et l’interrogea à son tour.

— Que se passe-t-il, Number one ?

L’hostilité du chef de la Brigade parut baisser d’un cran et il répondit sèchement à tous les serviteurs.

— Cinq enfants ont disparu pendant l’intervention de la Brigade. Malgré les recherches incessantes de mes hommes, ils n’ont toujours pas été retrouvés… Je vous demande d’ouvrir l’œil et de me prévenir dès que l’un d’entre vous repèrera le moindre indice… Je compte sur vous !

Tous les serviteurs acquiescèrent en hochant la tête. Number one tourna ensuite les talons et repartit avec sa garde personnelle.

 

*

 

Poe se débattait dans son lit, encore sonnée par l’anesthésie, suite à l’intervention qu’elle venait de subir. Dans son sommeil agité, elle gesticulait sous ses couvertures et de temps en temps, elle émettait des sons bizarres. Des phrases à demi articulées qui découlaient de ses rêves.

Provenant du bloc opératoire, des brancardiers transportèrent Mattéo jusqu’à la chambre où reposait Poe. Ils allongèrent le garçon non loin de l’adolescente. Comme ils trouvaient que la jeune fille bougeait beaucoup, ils en profitèrent pour installer des barreaux sur les côtés de son lit. Ils sortirent ensuite de la pièce en silence, laissant à l’infirmière de garde, qui venait d’arriver, le soin d’assister au réveil des deux adolescents.

 

*

 

Les prélèvements des cellules, réalisés sur Poe et Mattéo, étaient parvenus immédiatement au laboratoire de Susie Cartoon et Qiao Kong-Leï. De chaque côté de la paillasse en céramique, à l’intérieur d’une chambre stérile, les deux chercheuses étaient penchées sur leur microscope.

Susie Cartoon opérait sur des cellules extraites des ovaires de Poe tandis que Qiao Kong-Leï intervenait sur des cellules prélevées sur plusieurs tissus et organes du corps de Mattéo.

— Voilà ! commenta Susie Cartoon, satisfaite… J’ai vidé les ovocytes de leur noyau… Où en es-tu, de ton côté ?

— Moi, aussi, répondit Qiao Kong-Leï, extrêmement concentrée… Je viens d’isoler les noyaux des cellules somatiques du jeune garçon. Je vais pouvoir te les donner…

Elle les déposa sur une lamelle et s’approcha de Susie Cartoon pour la glisser sous la lunette de son microscope.

— Parfait ! apprécia la chercheuse qui se munissait en même temps d’instruments très sophistiqués pour effectuer la suite des opérations…

Elles observaient toutes les deux, à travers leurs objectifs, les gestes de Susie Cartoon. Celle-ci continuait à parler derrière son masque, tout en s’activant…

— Je prends donc un noyau d’une cellule du jeune homme et je l’injecte dans l’ovocyte de la jeune fille que je viens de préparer… Autrement dit, j’apporte dans la cellule de cette demoiselle l’ensemble du programme génétique du garçon pour qu’il se reproduise à l’identique. N’est-ce pas magique ?

Quand elles eurent fini la totalité des transferts prévus, elles appliquèrent un champ électrique aux cellules modifiées, permettant ainsi leur fusion. Elles les déposèrent ensuite dans des utérus artificiels qu’elles avaient conçus elles-mêmes et dont elles étaient très fières. Deux mille utérus artificiels, reliés à un ordinateur central qui était lui-même doté d’un programme capable de multiplier par trois la vitesse de la division cellulaire, nécessaire à la création des individus.

Les clones verraient le jour dans trois mois !

— À partir de maintenant, tout peut commencer ! déclara, enthousiasmée, Susie Cartoon.

— J’enclenche le processus de création du placenta ! mentionna Qiao Kong-Leï, le sourire aux lèvres, devant l’ordinateur de contrôle. La formation des embryons peut démarrer.

— Tout à fait ! confirma Susie Cartoon… Tout est prêt pour leur développement…

— Nous aurons bientôt plein de grands bébés ! chantonnèrent-elles devant la machine sans âme qui sonnait toutes les deux secondes pour indiquer qu’elle fonctionnait bien.

Les deux scientifiques étaient toutes excitées à l’idée d’entamer ce programme de création. Cela faisait des années qu’elles rêvaient de pouvoir mettre au monde ces clones humains.

Ce rêve allait enfin devenir réalité.

 

Sans pitié

 

         Lisa était épuisée. C’était tout juste si elle arrivait encore à respirer quand elle appela ses amis pour leur dire qu’elle ne pouvait plus avancer à cette allure. Elle devait absolument récupérer. Sa tête tournait de plus en plus et ses oreilles bourdonnaient.

Elle s’adossa contre un arbre pour se maintenir debout. Comme un poisson émergeant à la surface de l’eau, elle tentait d’aspirer l’oxygène qui lui manquait.

— Un peu de courage, Lisa ! balbutia Pierre Valorie qui était lui aussi essoufflé… Ces militaires m’inquiètent… Ils se dirigeaient vers Gallo… J’ai peur qu’ils arrivent avant nous…

— Je sais bien… Monsieur… mais… j’ai mon cœur… qui va… exploser ! gémit-elle tout en cherchant sa respiration.

Depuis le col, ils n’avaient pas arrêté de courir avec leurs raquettes. À aucun moment, la neige n’avait été de qualité régulière. Tantôt elle avait été trop molle, tantôt trop glissante. Malgré leur équipement, ils avaient passé leur temps à s’enfoncer jusqu’aux genoux, à se relever de leurs chutes et à se baisser pour éviter de prendre des branches dans la figure. Cette magnifique promenade du matin, à la poursuite du chamois, s’était transformée, sur le retour, en un parcours du combattant d’une extrême difficulté.

En quelques secondes, Lisa devint toute blanche. Elle s’accroupit par terre et se mit à vomir.

— Partez devant, Monsieur ! proposa José… Je reste avec Lisa, le temps qu’elle récupère, puis on vous rejoindra…

— La nuit tombe, objecta Pierre Valorie… Je ne peux pas vous laisser seuls… Vous pourriez vous perdre…

— Pas du tout, Monsieur ! rétorqua José… Nous sommes presque sortis de la forêt… Je reconnais très bien les lieux… Je vous assure, nous rentrerons sans problème.

Leur professeur hésita encore. Il dut choisir l’option qui lui paraissait la plus urgente pour la communauté. Il décida avec regret d’abandonner momentanément les enfants. Il en était malade.

— Bon, êtes-vous vraiment sûrs que ça va aller ?

— Oui, M’sieur ! répondirent en même temps les adolescents qui ne voulaient pas que leur maître perde du temps à cause d’eux.

— Dans ces conditions, Patou reste avec vous… D’accord ?

— C’est ça… On vous rejoint très vite !… Ne vous inquiétez pas pour nous… Vous devez prévenir les autres… Allez-y !

Pierre Valorie leur donna encore quelques conseils et reprit sa course folle pour parvenir au village avant ces mystérieux militaires. Affalés dans la poudreuse, Lisa et José suivaient sa silhouette sombre qui se découpait dans la blancheur du manteau neigeux.

Si les circonstances n’avaient pas été aussi graves, ils auraient ri, car monsieur Valorie tombait régulièrement en faisant de drôles de cabrioles. Des scènes comiques qui leur rappelaient les vieux films muets de Charlot ou de Buster Keaton qu’ils avaient eu l’occasion de regarder dans la vidéothèque de l’école.

 

Le directeur des « Iris » s’engageait maintenant dans la rue centrale de Gallo. Malgré les nuages épars qui survolaient la vallée, la pleine lune éclairait suffisamment pour qu’il puisse se diriger sans encombre vers le pensionnat.

— Pourvu que j’arrive à temps ! se répétait-il constamment pendant la montée… Pourvu que j’arrive à temps !

Quand il atteignit l’établissement scolaire, il stoppa net sa course. Il se colla contre le mur du portail d’entrée pour se confondre avec son ombre. Il resta un long moment à observer attentivement les environs, d’abord sur sa droite puis sur sa gauche. La cour paraissait vide. Il décida de la traverser rapidement. Il rejoindrait ensuite la deuxième fenêtre située à droite de la porte du bâtiment. De là, il verrait l’intérieur de la salle à manger.

Dès qu’il fut au bout de la cour, il s’accroupit sous l’ouverture et en profita pour charger son fusil. Des gouttes de sueur tombaient abondamment sur la crosse de son arme, dégoulinant de ses sourcils, de son front, de son nez et de son menton. Maintenant qu’il inclinait la tête, sa transpiration lui piquait les yeux. Il essuya son visage avec son bras libre et se leva lentement pour regarder à travers les carreaux. « La pièce est vide », remarqua-t-il. « Il y a un rai de lumière qui passe sous la porte mitoyenne avec le salon… Ils sont sûrement devant la cheminée ».

Il s’avança jusqu’à la grande porte et saisit la poignée qu’il tourna le plus discrètement possible. Il franchit le hall d’entrée et pénétra dans la salle à manger qui était ouverte.

De là, Pierre Valorie s’approcha du salon. Son pied droit se posa sur une latte du plancher qui se mit à grincer. Il le releva aussitôt et resta un instant sans bouger, en alerte, sans respirer. Déviant son parcours pour éviter de reproduire le bruit, il gagna la porte du salon et apposa son œil contre le trou de la serrure. Il aperçut ainsi Jade Toolman et Camille Allard qui lui tournaient le dos puisqu’elles étaient face au foyer. « Apparemment, tout paraît calme », analysa-t-il. « Tant mieux, ils ne sont pas encore là… ».

Rassuré, il ouvrit la porte, ce qui fit sursauter de peur les deux femmes qui ne l’avaient pas entendu arriver. Elles se retournèrent tristement pour lui montrer les liens qui attachaient leurs mains. Camille Allard leva soudain les sourcils et sembla lui faire un signe de la tête. Comprenant le danger, il brandit son arme en criant. Mais un violent coup le frappa derrière le crâne et l’assomma instantanément.

 

Un peu plus tard, Pierre Valorie reçut une gerbe d’eau froide sur la poitrine. Il sortit difficilement de sa léthargie et découvrit, en face de lui, l’image floue d’un homme vêtu de noir.

Lorsque sa vue devint plus précise, il le dévisagea avec férocité. C’est tout ce qu’il pouvait faire, car présentement, il se retrouvait attaché à côté de ses amis avec la bouche recouverte d’un gros adhésif.

— Neuf ! hurla l’horrible créature en se penchant sur lui… Le compte n’y est pas !… Où sont les autres ?

L’homme fit un signe à l’un de ses subordonnés. Il décolla le tissu de ses lèvres d’un geste vif et lui releva la tête en tirant sur sa chevelure pour qu’il soit bien en face de son chef.

— Qui êtes-vous ? cria avec rage le directeur, une fois libéré.

— Je me présente… Capitaine Clotman, répondit l’homme d’un ton supérieur… Je viens à votre secours, cher Monsieur… Suite à votre appel de détresse…

Toby Clotman éclata de rire. Un rire fort et cynique qui glaça encore plus l’atmosphère de la pièce. Les enfants, retenus un peu plus loin à l’angle du salon, pleuraient de peur. Les dix soldats qui accompagnaient le capitaine tenaient leurs fusils dirigés vers eux, comme s’ils étaient des criminels.

— Où sont les autres ? insista-t-il, ayant cessé de s’esclaffer. Dans votre message, vous disiez être quinze… Alors ?

— Je ne parlerai que lorsque vous nous aurez tous détachés ! répondit fermement Pierre Valorie… Nous ne sommes ni des assassins ni des bandits… Si vous êtes venus à notre secours, comportez-vous comme des sauveteurs et non comme des inquisiteurs !

Au même moment, un coup de feu retentit à l’extérieur. Toby Clotman se redressa et tendit l’oreille. Il se mit à sourire quand il entendit un deuxième tir. Il se retourna vers ses hommes, satisfait.

— Voilà sans doute les effectifs manquants ! gloussa-t-il.

Il sélectionna cinq brigadiers et les invita à sortir pour aller à leur rencontre.

 

*

 

Alban Jolibois avait demandé aux enfants de s’éloigner pour ne pas assister à la scène. Il avait dû abréger les souffrances de Chouchou qui agonisait dans la neige.

Suite, sans doute, aux efforts intenses qu’il avait dû accomplir et sûrement à son grand âge, le cheval s’était affalé subitement par terre, à l’entrée du village. Ses muscles étaient tétanisés et son corps tremblait de tous ses membres. Chouchou semblait étranglé par la musculature de son cou qui s’était figé. Du sang coulait de ses narines. L’animal sortait désespérément une grosse langue de sa bouche en écartant ses lèvres au maximum pour chercher l’air que ses poumons n’acceptaient plus.

Alban Jolibois pensa à une embolie pulmonaire ou à un arrêt cardiaque et préféra l’achever pour éviter au cheval de supporter encore longtemps ce terrible supplice. Il tira deux coups de carabine sur Chouchou.

 

Revenant sur leurs pas, main dans la main, Pauline, Salem et Roméo s’avancèrent pour se poster aux côtés du cheval mort. Pleurant à chaudes larmes, ils se recueillaient devant Chouchou, conscients que sans son courage et son obéissance, ils ne seraient plus en vie eux-mêmes à cet instant. Il les avait sauvés des loups, sauvés de l’avalanche et même après leur expulsion du tunnel, malgré son affolement et sa fatigue, il avait accepté de les porter tous les quatre sur son dos pour rejoindre Gallo. Leur cheval était mort d’épuisement pour eux.

Pauline se coucha sur l’animal encore tout chaud.

— Merci, Chouchou, sanglota-t-elle… Tu nous as sauvé la vie… Je ne l’oublierai jamais…

Roméo caressa tendrement sa crinière tandis que Salem lui tapotait le flanc avec déférence. Ils restèrent un long moment comme ça, sans bouger, tous les quatre, face à leur cheval défunt. Ils lui rendaient hommage, au milieu de cette montagne aussi belle que dangereuse qui, à cette heure, était monochrome. Ils ne voulaient surtout pas rompre le silence qui les enveloppait de sa quiétude et qui les aidait, petit à petit, à reprendre courage…

— Lâchez vos armes et levez les mains en l’air ! gueula un brigadier, brisant sans vergogne cet instant de paix.

Les cinq soldats enfoncèrent sèchement le canon de leurs fusils dans leurs dos. Ils s’étaient approchés jusqu’à eux sans faire de bruit et leur menace soudaine surprit les adolescents autant qu’Alban Jolibois. Dans le doute, ils n’osèrent pas se retourner, mais ils n’étaient pas d’humeur à apprécier la mauvaise blague de leurs amis.

— Nous n’avons vraiment pas envie de rigoler ! protesta Pauline, les bras tendus vers le ciel… Vous ne voyez pas que Chouchou est mort ? Ça ne vous fait rien ?

— Qu’est-ce que ce jeu stupide ? ajouta Alban Jolibois. Nous sommes épuisés… Et vous savez très bien qu’il est interdit de jouer avec les armes !

— Qui parle de jouer ? cria de nouveau le brigadier.

Il poussa avec son pied Alban Jolibois qui tomba sur le cadavre de Chouchou avant de rouler dans la neige.

— Ah ! Ça suffit ! gronda-t-il… Ce n’est pas drôle du tout !

En se relevant, son visage blêmit lorsqu’il découvrit les étrangers habillés de noir qui effectivement, ne semblaient pas du tout vouloir s’amuser.

— Qui ? Qui êtes-vous ? s’affola-t-il, ne comprenant pas ce qui se passait.

— Avancez !… On n’a pas de temps à perdre !

Les soldats agrippèrent les adolescents par la manche de leurs manteaux, les alignèrent et invitèrent Alban Jolibois à prendre la tête du cortège.

— Dépêchez-vous ! ordonna-t-il aux prisonniers, en leur montrant du doigt la direction qu’ils devaient suivre.

 

*

 

La porte du salon des « Iris » s’ouvrit avec fracas. Sitôt dans la pièce, les brigadiers jetèrent les quatre nouveaux détenus sur le parquet, juste devant Toby Clotman.

— Treize ! annonça celui-ci avec fierté, affalé dans son fauteuil… La chance est avec nous !

Il saisit Alban Jolibois par le col et l’interrogea avec agressivité.

— Où sont les deux derniers ?

Alban Jolibois dévia son regard vers les autres pensionnaires qui étaient entassés au coin du salon. Ils étaient tous ligotés et l’observaient d’un air décontenancé.

— C’est en face que ça se passe ! lui cria le capitaine pour le rappeler à l’ordre, en le secouant vivement.

Comme il ne répondait pas, il lui asséna une gifle avec le revers de sa main et regagna sa place, sur son fauteuil.

— Attachez-les avec les autres ! grogna-t-il.

Énervé, il attrapa une grosse bûche qui était dans le panier d’osier, près de la cheminée, et la lança sur le tas de tisons. Le choc fit jaillir des étincelles dans tous les sens comme un feu d’artifice. Quand le crépitement des braises devint plus régulier, le capitaine, dont les yeux pétillaient devant les flammes colorées, déclara plus calmement :

— Eh bien, attendons-les !… Finalement, nous sommes bien, ici, au chaud… Le froid va nous les ramener sur un plateau.

 

*

 

Effectivement, une heure plus tard, José et Lisa qui manquaient à l’appel pointèrent leur nez à l’entrée de la cour du pensionnat.

Comme leur professeur, ils se méfiaient de la présence hostile des militaires. Ils décidèrent d’avancer doucement, collés l’un contre l’autre, derrière leur chien.

Quand ils furent au milieu de l’enceinte carrée, la porte d’entrée du bâtiment s’ouvrit soudain et deux hommes armés en sortirent, leur ordonnant de ne plus bouger. Ils les menaçaient de tirer s’ils n’obéissaient pas.

— Jetez vos fusils à terre ! crièrent-ils dans leur direction.

Tremblant de peur, les deux adolescents s’exécutèrent en posant leurs carabines dans la neige. L’un des deux hommes s’avança vers eux pendant que l’autre le couvrait depuis le pas de la porte. Le brigadier n’était plus qu’à quelques mètres des enfants quand Patou aboya férocement, en bon gardien, interdisant à l’inconnu de s’approcher de ses jeunes protégés.

— Dites-lui de se taire ! somma le militaire… Retenez-le pendant que je récupère vos armes !

José posa sa main sur son chien et saisit le bandana qui entourait son cou.

— Du calme Patou… Du calme ! murmura-t-il à son oreille pour l’inviter à ne plus aboyer.

José sentait sa musculature tendue au maximum et comprit qu’il n’arriverait pas à retenir Patou si le soldat ne s’en allait pas…

— Vous devriez reculer ! conseilla-t-il… Nous viendrons ensuite sans nos armes… Le chien ne vous laissera pas nous approcher !

— Tu me prends pour un imbécile, gamin ? rétorqua le militaire qui n’était pourtant pas très rassuré en entendant les grondements de la bête… Tiens-le !… C’est tout ce que je te demande !

Puis, ne tenant pas compte de ses conseils, il s’approcha un peu plus du garçon et de la jeune fille.

José n’eut pas la force d’empêcher l’animal d’avancer. Il bondit avec rage sur l’homme en noir et le renversa au sol. Dans la seconde qui suivit, le chien enfonça ses crocs dans la veste du soldat et ne le lâcha plus. Il le traîna dans la neige en grognant. Le militaire, ainsi secoué, criait de peur, appelant son camarade à la rescousse. Celui-ci visa le chien et tira sur lui sans sommation.

— Non ! hurlèrent les enfants vers le meurtrier… Non !

Patou reçut trois balles dans le poitrail et la cruelle décharge le coucha au sol sur-le-champ. José et Lisa se ruèrent sur leur labrador qu’ils aimaient tant et saisirent sa tête dans leurs mains.

Le chien les regardait, étonné, ne réalisant pas très bien ce qui lui arrivait. Il gémissait de douleur et pourtant il les dévisageait tous les deux avec bienveillance, fier d’avoir accompli son devoir.

— Patou !… Patou ! sanglotaient les deux adolescents, émus par tant de dévouement et de courage.

Ils l’embrassaient, le caressaient, le serraient dans leurs bras et ils l’embrassaient à nouveau avec frénésie jusqu’à ce que ses paupières, dans un dernier clin d’œil, leur adressent son ultime au revoir. Alors, désespérés, ils le pressèrent contre eux, incapables de se séparer de lui. Leurs larmes coulaient à flots sur la robe tachée de sang de leur ami qui venait de s’éteindre pour toujours dans leurs bras…

 

De son côté, le soldat s’était relevé et, sans pitié, s’approcha des enfants pour les écarter du chien. Il souleva sèchement Lisa et sans tendresse ni respect, donna un coup de botte dans le flanc de l’animal mort.

Horrifiée, Lisa ressentit soudain un désir puissant de vengeance et se débattit avec hystérie pour échapper au brigadier. Comme prise de folie, elle enfonça ses ongles dans les yeux du soldat qui, évidemment, la lâcha.

Pendant que son agresseur se protégeait la face, elle en profita pour attraper son arme et s’écarter de lui. Elle roula dans la neige, puis resta couchée sur le ventre, dirigeant la carabine vers l’homme qui avait tué Patou.

— Assassin ! s’étrangla-t-elle, tellement elle était peinée par sa disparition… Assassin !

Les yeux gonflés de tristesse, son nez dégoulinant jusqu’au menton, elle serra les dents avec fureur et vida le chargeur de la carabine. Entre deux hoquets de chagrin, elle tirait sans réfléchir, mécaniquement. Les vitres du pensionnat volaient en éclat. Les impacts des balles sur la façade principale se rapprochaient petit à petit vers le soldat qui fut touché aux deux jambes. Il s’écroula en hurlant de douleur.

Toute la troupe du capitaine arriva en renfort, alertée par les coups de feu à répétition. Dès qu’ils furent alignés devant le mur de la maison, les soldats de la BS s’apprêtèrent à tirer sur la jeune fille qui n’avait plus de munitions.

— Arrêtez, malheureux ! cria Toby Clotman… Je les veux tous vivants !

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