#ConfinementJour19 – Partage de lecture du roman  » 2152  » – Chapitres 51, 52 et 53

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Troisième période

« Nous devons nous dire adieu ! »

Chasse à l’homme

 

         Ce matin, le brouillard était particulièrement épais. L’humidité s’était concentrée dans la vallée pendant la nuit. À son réveil, Mattéo remarqua que ses cheveux étaient mouillés en passant sa main dessus. Par contre, les oiseaux qui étaient venus protéger son corps de leurs plumes comme la nuit précédente l’avaient totalement abrité.

Il avait préféré se lever tôt, car il prévoyait d’escalader le plateau qui se trouvait en face. Il souhaitait s’approcher du fameux puits. Les trois serviteurs du peuple auraient besoin de son aide pour sortir de cette curieuse prison.

 

Parcourant la forêt qui retenait la couverture nuageuse, il descendait vers la rivière à travers les sous-bois parfumés. Les odeurs de champignons qui remontaient jusqu’à ses narines lui rappelaient ses promenades pyrénéennes. Il se revoyait, cherchant dans les fourrés, explorant les moindres recoins pour remplir son panier de cèpes.

Mais pour l’instant, il n’avait pas l’esprit suffisamment disponible pour se lancer dans une petite cueillette. Il avançait au milieu d’une végétation sauvage et accidentée, en contournant de nombreux arbres morts étalés au sol. Quelques amanites entouraient ces obstacles en exhibant leurs chapeaux rouges et visqueux, tachés de blanc.

 

S’approchant de l’eau, il profita d’être dans les bois pour se procurer un bâton assez grand qui l’aiderait à franchir le torrent. Arrivé devant, il se sentit capable de le traverser malgré l’importance du courant.

Par chance, à cet endroit, le lit de la rivière était parsemé de gros rochers qui émergeaient de plusieurs mètres au-dessus de la surface. Ils se succédaient de façon irrégulière jusqu’à la rive d’en face. « Ces blocs m’abriteront du courant et me permettront de faire quelques étapes pour me reposer », calcula-t-il.

Également, la présence des nombreuses vaguelettes signifiait qu’il y avait peu de profondeur. Mattéo savait qu’elles se formaient en fonction des cailloux qui tapissaient le fond. Leurs formes modelaient ainsi les ondulations. Il regarda quand même en amont et en aval pour scruter les alentours. Convaincu que ce passage était le bon, il planta dans le rapide son bâton pour évaluer la hauteur puis l’enfonça énergiquement pour le coincer entre des galets. S’appuyant de tout son poids sur sa canne, il s’engagea dans le torrent.

Mattéo avait de l’eau jusqu’aux genoux et parfois, un peu au-dessus, selon le relief du terrain. Il analysait sans cesse les cailloux qui se présentaient devant lui et choisissait de préférence les plus plats avant de poser son pied. Il devait contracter en permanence les muscles de ses jambes pour contrer la force du courant qui tendait à le faire tomber dès qu’il faisait un nouveau pas.

Plus il avançait, plus le bruit du rapide était assourdissant… Il ne devait surtout pas se déconcentrer. Aussi, il donnait l’impression de marcher comme un petit vieux accroché à son bâton, le dos courbé, vacillant sur ses jambes trop frêles.

Il finit par atteindre le premier bloc de pierre qui faisait barrage à cette portion de rivière. Il pouvait enfin s’appuyer dessus et profiter du calme relatif pour souffler un peu. « J’ai peut-être mal évalué la difficulté », s’inquiéta-t-il, adossé à la paroi suintante de l’énorme caillou. « Cela me demande plus d’efforts que je ne le pensais ! ».

 

Mattéo décida de se remettre en marche pour ne pas trop se refroidir. Il contourna le rocher, mais au moment de s’élancer à nouveau dans la partie plus tumultueuse de la rivière, il s’arrêta horrifié…

Un ours brun était tranquillement assis dans l’eau, face au courant, en train de pêcher !

Affolé, Mattéo recula aussitôt pour rebrousser chemin. Mais l’ours tourna la tête et se leva d’un bond en grognant fortement. Il remua son épaisse fourrure pour l’essorer et une énorme masse aqueuse gicla dans tous les sens autour de son corps trapu, en milliers de gouttelettes… Mattéo tremblait de tous ses membres en contemplant ce géant qui l’observait d’un œil mauvais. Il ne savait pas s’il devait fuir ou rester sans bouger pour ne pas l’énerver.

Le plantigrade évalua rapidement sa supériorité et, curieusement, au lieu de bondir sur Mattéo, il préféra faire un numéro d’intimidation. Il leva bien haut ses deux pattes antérieures pour lui montrer sa puissance et ouvrit sa grande gueule… L’impressionnant grondement qui en sortit paralysa le jeune garçon. Puis, à plusieurs reprises, il laissa retomber violemment son buste dans l’eau pour se relever très vite et émettre de nouveaux grognements terribles.

Aspergé par les éclaboussures de ses gesticulations répétées, Mattéo recula de peur et glissa sur la surface lisse d’un galet qui l’obligea à se coucher sur le dos. Son corps immergé se paralysa au contact du liquide glacé et le torrent l’emporta aussitôt dans sa course.

Tout en essayant de garder la tête hors de l’eau pour respirer, il surveillait, de ses yeux exorbités, les mouvements agressifs du monstre. « Pourvu qu’il ne me poursuive pas ! », craignit-il, terrorisé. Comme une branche morte flottant à la surface, il était transporté sans ménagement par le flux capricieux du gave qui l’entrainait dans ses ondulations et qui l’obligeait à boire la tasse de temps en temps. Toujours à la limite de l’air et de l’eau, ses tympans passaient régulièrement du bruit des vagues à celui du bouillonnement des bulles contre ses oreilles. Il finit par avoir le tournis. Il devait réagir avant de perdre connaissance…

« Vite !… Un rocher ! », songea-t-il avec angoisse. « Je dois m’agripper à quelque chose !… Je vais me noyer ! »… Il remua ses deux bras dans tous les sens et tenta de regarder autour de lui pour se repérer dans cet espace où il était complètement déboussolé… « Oui !… Là-bas ! », observa-t-il. « Un talus de pierres… Je dois atteindre cet éboulis ! »…

Désireux de s’éloigner de la partie centrale du cours d’eau, Mattéo exécuta quelques brasses rapides. Il s’approcha petit à petit de la berge où le courant était moins fort et sentit qu’il avait pied par endroits. Il intensifia alors ses efforts pour rejoindre cet amas de cailloux qu’il s’était fixé comme objectif. Touchant maintenant de ses mains le sol qui conduisait à la rive, il posa les jambes afin de s’élancer vers le bord. Il put s’extraire du torrent et s’accrocher aux pierres qui s’entassaient au-dessus de lui.

En s’étalant de tout son long sur ce massif rocailleux, il vomit les litres d’eau qu’il avait ingurgités contre son gré et, d’un air hagard, chercha à savoir si l’ours était toujours dans les parages. Mais la brume était trop dense pour pouvoir distinguer loin en arrière.

Il avait l’impression d’avoir été transporté à mille lieues du mammifère. Il réalisa qu’il était passé malgré tout de l’autre côté du torrent et, même s’il n’avait pas encore récupéré, il préféra déguerpir au plus vite vers le plateau. Pour rien au monde, il ne souhaitait revoir l’animal sauvage qui l’avait épargné de ses griffes…

 

*

 

— Les équipes sont-elles prêtes ? demanda le Grand Maître au chef de la BS. Pensez-vous réellement qu’ils se cachent dans les tunnels techniques ?

— C’est obligé ! affirma Number one… Ce sont les seuls endroits qui n’ont pas encore été fouillés… Cette fois-ci, nous allons en finir avec ces vauriens !

— Parfait ! rajouta le Grand Maître… pendant que vous effectuerez cette battue, j’irai prendre des nouvelles de nos clones… Tenez-moi au courant, dès que vous les aurez capturés.

Les deux chefs se séparèrent, rassurés de savoir qu’ils contrôlaient enfin la situation.

 

Number one s’empressa de rejoindre ses troupes qui n’attendaient plus que son feu vert pour partir en chasse, car c’était bien de chasse à l’homme dont il s’agissait.

Le réseau de galeries à examiner était bien trop important et trop complexe pour espérer trouver facilement les adolescents. Aussi, pour ne pas jouer à cache-cache dans cet immense labyrinthe, la BS avait l’intention d’utiliser ses chiens. Elle possédait un contingent de chiens de la race Saint-Hubert, spécialement entrainés pour la recherche, et comptait sur leur odorat pour les guider jusqu’à eux…

Number one s’avança vers le responsable de l’équipe canine…

— 7000 !… Comment allez-vous procéder ?

— Nos chiens ont un flair exceptionnel ! expliqua-t-il en criant pour se faire entendre malgré les aboiements des bêtes. Nous allons les lâcher en premier dans les souterrains… Ils sont dressés pour retrouver n’importe quelle odeur humaine. C’est pourquoi aucun soldat ne pourra pénétrer à l’intérieur tant que les animaux n’auront pas terminé leur mission. Ils risqueraient de les perturber dans leur exploration.

— Très bien ! approuva-t-il. Et ensuite ?

— Les chiens ont l’habitude de travailler par deux, reprit-il… Dès qu’ils atteignent leur objectif, le premier reste sur place à aboyer et à surveiller sa victime pour qu’elle ne bouge pas… Pendant ce temps, la deuxième bête part chercher le maître-chien afin de pouvoir le ramener sur le lieu de la trouvaille… Nous les récupèrerons à ce moment-là.

— Combien avez-vous d’animaux ? demanda Number one.

— Trente, exactement… Nous allons envoyer un groupe de dix chiens dans chaque cité, répondit-il…

Le chef de la BS donna son accord, considérant que cette façon de procéder était bien pensée. Il invita aussitôt 7000 à commencer l’exploration des tunnels.

 

Les amis de Mattéo dormaient profondément dans le couloir technique qui se situait en retrait de la cuisine centrale. Ils s’étaient rassasiés en revenant de l’opération réussie qu’ils avaient menée avec GLIC. Mais, après cette nuit blanche, ils récupéraient de leur manque de sommeil. Couchés les uns contre les autres, ils n’imaginaient pas ce qui était en train de se préparer derrière les murs pour les retrouver.

Dans ces souterrains, qui étaient devenus leur maison, ils s’étaient habitués à ne jamais être dérangés et s’étaient accoutumés au silence des lieux. Ils furent soudain réveillés par de curieuses sonorités qui venaient du tréfonds. Ils ne parvinrent pas à distinguer quel était ce bruit, mais ils sentirent de suite qu’un danger était imminent.

— Debout, tout le monde ! cria Indra, la première alertée.

Ils obéirent aux conseils de leur amie tout en cherchant l’origine de cette étonnante cacophonie. Comme elle arrivait de la partie gauche du tunnel, ils s’enfuirent avec leurs trottinettes dans le sens opposé.

 

Dès qu’elle fut lâchée dans la cité d’Aglaé, la meute de dix chiens se mit à aboyer avec nervosité. Chaque animal appliquait sa truffe contre terre en laissant tomber ses longues oreilles jusqu’au museau, tandis qu’il fouettait l’air frénétiquement de sa queue vigoureuse. Analysant la moindre molécule qui pourrait leur indiquer une piste à suivre, les canidés avançaient comme des aspirateurs, la tête baissée, insensibles aux décors qu’ils traversaient.

L’un d’entre eux s’arrêta brusquement et releva le museau… Il sembla réfléchir un moment puis, tout excité, reprit sa course les narines au sol, mais cette fois-ci, beaucoup plus vite. Il venait de déceler une puissante odeur et zigzaguait à travers les conduits, guidé par son appareil olfactif. Ses compagnons se lancèrent également à sa suite, avec autant d’ardeur. Les animaux n’hésitaient plus… Ils couraient à grande allure. Les arômes étaient si nets qu’ils n’avaient même plus besoin de chercher. Ils fonçaient dans ce chemin de senteurs comme des bolides sur un circuit…

— Ce sont des chiens ! hurla Rachid qui entendait très distinctement les aboiements… C’est quoi cette histoire ?

Les jeunes roulaient à toute vitesse tellement ils avaient peur. Ils prenaient les tournants presque à l’horizontale et glissaient sur les parois arrondies comme s’ils étaient sur une piste de bobsleigh.

GLIC ne pouvait pas avancer aussi vite et se laissa distancer. Les chiens étaient maintenant visibles et Serge Morille apercevait avec effroi la meute rugissante qui s’approchait progressivement de la caméra du robot. Ils étaient désormais à son niveau et à la surprise générale, ils le doublèrent sans se soucier de sa présence.

— C’est l’odeur humaine qui les intéresse ! comprirent alors Siang Bingkong et Paméla Scott. Ces chiens sont comme des machines !… Ils sont dressés pour chercher l’homme !

— Pourvu qu’ils ne dévorent pas les enfants ! s’inquiéta soudain Serge Morille.

 

Les jeunes étaient tous accroupis sur la planche de leur trottinette et se laissaient emporter par la pente qui leur permettait de gagner de la vitesse. Ils se suivaient, roues contre roues. C’était Yoko qui était en tête. Elle donnait l’inspiration à son groupe… Quand elle montait sur les murs, à droite ou à gauche, ils l’imitaient sans réfléchir et roulaient dans son sillage.

Mais soudain, alors que Yoko entamait une nouvelle ligne droite, elle aperçut à l’autre extrémité, une deuxième meute de chiens… Des animaux identiques à ceux qui les chassaient. Ils arrivaient de la cité d’Euphrosyne. Les jeunes freinèrent tant qu’ils pouvaient et réussirent à s’arrêter sans trop se bousculer. Mais ils étaient pris au piège, car les deux cohortes de canidés les rejoignirent aussitôt et les encerclèrent en aboyant de toutes leurs forces. Complètement paniqués par les grognements des bêtes qui résonnaient dans le tunnel, les six adolescents se couchèrent à terre et se mirent en boule, la tête dans les épaules. C’était leur seule défense contre les crocs de leurs poursuivants. Cependant, les chiens étaient dressés pour les maintenir en place en attendant que d’autres fassent le trajet en sens inverse pour prévenir leurs maîtres. Ils ne les mordraient pas tant qu’ils ne bougeraient pas.

GLIC revit passer une nouvelle fois le groupe qui avait la charge d’annoncer la nouvelle à la BS et comme à l’aller, les chiens l’ignorèrent… Il continua donc son chemin à la recherche de ses amis…

— Les voilà ! crièrent satisfaits leurs maîtres, s’apprêtant déjà à fixer un harnais sur le poitrail des bêtes pour pouvoir les suivre avec une laisse.

— Mission réussie ! lança 7000 à son chef qui se réjouissait à l’avance de ce joli coup de filet.

— Préparez-vous ! rajouta Number one à ses hommes.

La BS serrait de près les maîtres-chiens qui trottaient derrière leurs serviles animaux. Les soldats avançaient d’un rythme régulier dans la galerie pendant que leurs lourdes bottes frappaient le sol à chaque foulée.

GLIC n’avait pas encore retrouvé les enfants. En entendant les pas cadencés de la Brigade Spéciale, Siang Bingkong comprit de suite qu’il ne pouvait plus rien faire pour aider ses jeunes complices et préféra disparaître temporairement… Il fit entrer le robot dans un couloir secondaire et le cacha dans un recoin mal éclairé.

L’équipe de Serge Morille vit passer les hommes armés près de GLIC. Très vite après, ils retrouvèrent le premier groupe de chiens qui encerclaient les adolescents. Les fidèles carnassiers furent tout de suite félicités par leurs maîtres et reçurent la friandise qu’ils espéraient en récompense de leurs bons et loyaux services.

Le vacarme s’arrêta enfin et Number one savoura sa victoire en contemplant ses jeunes proies traumatisées par cette violente opération militaire. Ils restaient toujours couchés au sol et n’osaient pas bouger.

 

Dans la masse des enfants apeurés, Number one crut reconnaître Poe. Il s’approcha d’elle en enjambant ses amis et s’abaissa lourdement au-dessus de son crâne pour mettre sa main dans sa longue chevelure… Il la serra et remonta sa tête lentement, jusqu’à ce qu’elle soit à la même hauteur que la sienne.

Puis d’une voix sarcastique, il lui dit…

— N’es-tu pas heureuse de me voir ?

Poe ne répondait pas et détournait son visage du militaire. Il saisit son menton et força la jeune fille à le regarder…

— Nous nous faisions beaucoup de soucis, sais-tu ? Nous étions tellement inquiets de vous avoir perdus que nous avons organisé cette petite battue pour vous retrouver… Franchement, cela ne vous rassure pas d’apprendre que vous nous manquiez à ce point ?

 

Au milieu de nulle part

 

         Les jeunes n’avaient jamais vu une nuit aussi sombre. L’absence de lune et surtout, la voûte céleste totalement recouverte d’épais cumulus, donnaient l’impression aux pensionnaires des « Iris » de flotter dans de l’encre noire.

À califourchon sur l’ancien pare-battage du navire qui leur servait de radeau, ils ondoyaient dans cette sorte de néant comme une bouteille à la mer. Ils montaient et descendaient au rythme des vagues. La régularité de ce balancement devenait soporifique. Tandis que la plupart luttaient contre le sommeil pour ne pas tomber à l’eau, certains commençaient à se sentir nauséeux. Toutes les conditions étaient réunies pour qu’ils aient le mal de mer. Ils avaient faim, soif et froid ; ils étaient également anxieux et fatigués.

 

Perdus au milieu de nulle part, seules les quinze petites lumières accrochées aux gilets de sauvetage apportaient, par leurs faibles lueurs, un léger espoir de survie…

Ils étaient au cœur d’un véritable cauchemar. Le moral au plus bas, ils semblaient si abattus qu’ils ne réagissaient plus. Ils avaient l’impression de ne plus avoir de forces, autant physiques que psychiques.

Pierre Valorie, gagné comme les autres par le désarroi, à demi conscient, rêvait à une vieille lecture de jeunesse. Il pensait à ce livre d’Homère, la fameuse « Odyssée », qui l’avait tant captivé à l’époque où il était au collège. Cette épopée évoquait les aventures d’Ulysse qui tentait de rejoindre son île pour retrouver sa femme et son fils… Il se rappelait ce passage où le héros, reprenant la mer, devait se méfier du chant des sirènes. Ce chant irrésistible qui attirait les marins vers la mort… Pierre Valorie entendait maintenant ce chant…

— C’est quoi, cette voix ? s’étonna Lilou, tout en faisant attention à ne pas parler trop fort pour ne pas vomir.

— Les sirènes ! balbutia Pierre Valorie, encore dans ses songes.

— Les quoi ?… Les sirènes ? répéta-t-elle négligemment, en se demandant si son professeur ne délirait pas.

— Oui… C’est ça, confirma-t-il. Il faut mettre de la cire dans les oreilles pour ne pas être tenté de les écouter… Sinon…

— Écoutez, Monsieur !… Écoutez ! l’interrompit-elle.

— Hou-ou !… Hou-ou ! entendaient-ils tous, au loin.

Les enfants étaient trop épuisés pour répondre à ce signal qui venait du large. En plus, ils avaient le ventre tout retourné. Eux-mêmes ne pouvaient pas vraiment dire si cette perception était réelle. Tantôt la voix paraissait distincte, tantôt très lointaine, si lointaine…

— Mais, c’est vrai !… Je crois que tu as raison ! s’excita soudain Pierre Valorie. Quelqu’un nous appelle !

Les gesticulations inattendues du directeur tirèrent de leur torpeur, les autres membres de la troupe. Ils se mirent à leur tour à faire de grands mouvements de mains…

— Ici !… On est là ! hurlèrent-ils ensemble… Au secours !

La voix s’approchait. Ils braillaient de plus en plus fort pour être sûrs que leurs cris seraient perçus par cet inconnu. Puis, quand ils se turent, ils eurent le désagréable sentiment de retomber dans le silence. Ils n’entendaient plus rien.

— Vous croyez que ce sont des sirènes ? s’enquit Lilou auprès de Pierre Valorie, tellement elle était déçue. Ça existe donc, les sirènes ?

Cependant, au milieu de ce calme, apparut subitement, comme un fantôme, une barque… Une barque avec des rames sur les côtés. Sans marins pour les actionner. Une seule personne était à l’intérieur. Elle leur tournait le dos, mais gardait son visage fixé vers eux.

— Stop ! hurlèrent-ils pour lui signaler qu’il allait foncer sur eux s’il continuait.

L’homme s’arrêta et abandonna sa place pour se diriger avec précaution vers l’avant de l’embarcation.

— J’ai vu vos lanternes dans l’obscurité ! lança-t-il à son public transi de froid… Je me suis douté que c’était vous… Montez à bord !

Ils reconnurent un serviteur du peuple. Cependant, ils ne se souvenaient pas l’avoir déjà rencontré sur le navire. Alban Jolibois se détacha de la grosse bouée et nagea jusqu’à lui pour s’introduire dans la barque. Il lui serra la main et le remercia vivement.

— Je suis Alban Jolibois, se présenta-t-il.

—… Moi, c’est CAR123A.

Puis ils s’empressèrent d’attraper les jeunes pour les transférer à l’intérieur. Ils étaient sauvés !

 

Ils avaient tous trouvé une petite place dans le bateau. Même s’ils étaient plus nombreux que la capacité autorisée, la ligne de flottaison restait à une hauteur raisonnable. Le poids de la totalité des nouveaux passagers était bien moindre que celui des serviteurs, lorsqu’ils s’étaient installés dans la barque, à la suite du naufrage. Comme ils ne savaient pas dans quel sens se diriger, ils préférèrent attendre le lever du jour pour ramer. Ils ne voulaient pas avancer dans l’inconnu, de peur de faire fausse route et de s’éloigner des côtes.

 

Pendant qu’ils patientaient dans le canot de sauvetage, Camille Allard qui était juste en face de CAR123A, l’interrogea…

— Pourquoi êtes-vous seul ?… Mais, vos vêtements sont tachés de sang !

— Ah, si vous saviez ! se lamenta-t-il. C’était horrible… Cette BS est sans pitié !… Ce fut un carnage !

— Que s’est-il passé ? s’informa-t-elle, intriguée.

L’homme la regarda de ses yeux encore terrifiés et raconta sa mésaventure…

— Nous étions si nombreux dans ce bateau de secours que nous faisions très attention à ne pas bouger inutilement… Tant bien que mal, nous essayions de suivre nos coéquipiers qui étaient devant nous quand une vague, un peu plus haute que les autres, a déversé de l’eau dans la barque. Nous avons tout de suite cessé de ramer pour écoper avec nos mains et nos chaussures, conscients du danger que représentait ce poids supplémentaire… L’eau se baladait à nos pieds avec les mouvements de la houle et nous risquions de chavirer à chacun de ses déplacements. Nous avons écopé jusqu’à la nuit. Entretemps, nos amis avaient disparu. Nous nous sommes retrouvés seuls, sans plus trop savoir où aller… Cette épreuve nous avait profondément dépités et, pendant que nous rejetions les derniers litres à la mer, la Brigade Spéciale s’est approchée de nous par surprise et a ouvert le feu… Ce fut un massacre !…

CAR123A serrait sa rame dans ses mains avec force. Les pensionnaires des « Iris », qui étaient en face de lui, vivaient la scène comme s’ils y étaient… Leurs visages étaient aussi crispés que le sien…

— La chance a voulu qu’en mourant, mon voisin me renverse au fond de la chaloupe et tombe sur moi ! reprit-il… Tous mes compagnons ont été tués ! Ils se sont affalés les uns sur les autres dans le canot. J’étais écrasé sous les corps sans vie de mes amis… Je n’arrivais pratiquement plus à respirer sous cette énorme charge. Leur sang dégoulinait… Il imprégnait mes vêtements… Je sentais ce liquide chaud malodorant qui glissait sur ma peau. Puis leur bateau a percuté le nôtre… Les soldats ont remué quelques cadavres pour s’assurer qu’il n’y avait pas de survivants et sont repartis satisfaits…

Le serviteur du peuple tremblait de tous ses membres. Encore choqué par ce récent souvenir, il avait du mal à continuer sa funeste histoire…

— J’ai préféré attendre le plus longtemps possible pour me dégager de mes camarades qui m’avaient protégé comme un bouclier… Une fois debout, je les prenais dans mes bras, un par un, pour vérifier s’ils ne respiraient pas… Ils étaient… Ils étaient tous morts, dit-il en pleurant… C’est à ce moment-là que j’ai vu vos petits lampions, là-bas, dans le noir… J’ai jeté par-dessus bord les corps inertes de mes amis et je suis parti à votre rencontre. J’espérais arriver à temps pour vous sauver…

Après son récit, personne n’osa faire de commentaires. CAR123A resta assis un long moment, immobile. Ses bras entouraient ses genoux. Sa tête reposait dessus. Il était désormais frappé de mutisme. Camille Allard mit une main sur son épaule et le regarda avec reconnaissance…

— Merci ! déclara-t-elle… Au nom de nous tous, merci !… Sans vous, je ne sais pas ce que nous serions devenus.

 

Bien plus tard dans la nuit, malgré le froid et le tangage permanent de leur refuge flottant, ils finirent par tous s’endormir.

Même si les gilets de sauvetage étaient encombrants, ils avaient au moins l’avantage d’isoler les passagers du vent matinal qui s’intensifiait progressivement. Encore mouillés, les jeunes et leurs professeurs ne regrettaient pas cette promiscuité qui leur assurait un minimum de chaleur.

 

Le jour s’était levé depuis un petit moment déjà. Ils avaient assisté au spectacle féérique de l’émergence du soleil qui avait enflammé le ciel pendant quelques minutes. Sur la ligne d’horizon, la boule de feu incandescente était apparue toute diaprée de rouge et avait coloré la masse nébuleuse d’un rose saumoné. Comme par magie, son reflet avait irradié la mer qui avait recouvert immédiatement sa robe grise et terne d’une éclatante parure violette. Très vite, l’astre lumineux avait atteint le plafond nuageux, particulièrement bas… Mais avant de disparaître définitivement, il avait éclairé de ses rayons le décor d’un jaune orangé et tous les passagers de la barque avaient senti sur ce bref instant les bienfaits de sa chaleur. Puis, un gigantesque rideau de couleur métal se referma à nouveau sur l’étendue d’eau qui redevint triste et froide, laissant les naufragés frustrés de n’avoir pu profiter plus longtemps de ce moment de réconfort.

— Nous devons prendre une direction perpendiculaire au soleil ! déclara Roméo depuis sa place… À tribord, nous irons vers le sud !

— Bien observé ! le félicita Jade Toolman pour sa remarque pertinente… Il a raison… Dans cette direction, nous pourrons rejoindre la côte africaine !

Le temps de trouver la façon de bien coordonner leurs mouvements, ils ramèrent avec énergie vers ce continent qu’ils souhaitaient atteindre le plus vite possible. « Cette nouvelle contrée sera-t-elle accueillante ? » se demandaient-ils, en espérant réussir à garder le bon cap, maintenant que le soleil s’était évanoui.

 

*

 

Venant de nulle part, un énorme scarabée s’approcha de l’embarcation et fit quelques tours au-dessus des adolescents, comme s’il souhaitait savoir si cet objet flottant était sans danger avant de se poser…

— Regardez ce gros insecte ! s’écria Audrey qui l’observait avec dégoût… Il est monstrueux !… C’est la première fois que j’en vois un de cette taille !

Tous surveillaient le trajet de cette créature bizarre. Ses ailes étaient bruyantes, ses élytres étaient imposants, ses pattes pendaient dans le vide… Mais le plus surprenant, c’était son harpon qui dépassait de sa tête et qui lui donnait un air inquiétant.

— Quelle curieuse bestiole ! s’étonna Manon qui ne souhaitait surtout pas que cet animal se pose sur leur canot.

— C’est un coléoptère ! répondit Jade Toolman. Il est vraiment très gros !

— Comment se fait-il qu’il vole en pleine mer ? s’interrogea Salem. Il pourrait se noyer !

— Il vient certainement des côtes africaines ! conclut l’enseignante… Cela veut dire, sans doute, que nous ne sommes plus très loin de la terre…

 

Pendant qu’ils le regardaient avec attention, une mouette qui l’avait également repéré s’approcha du scarabée. Quand elle estima être suffisamment près, elle fonça sur lui pour l’avaler. Mais l’insecte avait vu le danger arriver et accomplit juste à temps un superbe looping qui l’éloigna de la trajectoire de l’oiseau. Celui-ci, vexé, écarta ses ailes en forme de boomerang et après avoir effectué un vol en rase-mottes, tenta de reprendre de l’altitude pour s’attaquer de nouveau à son gibier.

Curieusement, au lieu de s’enfuir, le coléoptère continua à décrire des cercles dans les airs, comme s’il attendait patiemment le retour du goéland. Les passagers s’étonnèrent de cette courageuse provocation, mais ils restaient très pessimistes quant à ses chances de succès…

La grosse mouette regagnait du terrain et s’approchait en criant pour signaler à la petite bête qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Cependant, dans son offensive, elle n’arrivait pas à maintenir correctement sa trajectoire car l’insecte à cornes changeait constamment d’altitude… Il montait subitement, et tout aussi brusquement, sans vraiment de logique, il redescendait pratiquement toute la hauteur qu’il venait de gravir.

L’oiseau décida d’expérimenter une nouvelle tactique en faisant du sur place. Il espérait atteindre sa cible en avançant par à-coups. La technique paraissait efficace, car il réussit à s’approcher de l’insecte sans que celui-ci ait le temps de bouger. Quand il fut à quelques centimètres du coléoptère, il ouvrit son bec en grand pour l’attraper… Mais de façon incompréhensible, le scarabée se déporta sur le côté, avant que l’oiseau n’ait pu l’avaler, et accéléra subitement pour s’agripper à son cou.

La mouette, surprise, arrêta de crier et s’immobilisa, gardant le bec grand ouvert et les ailes écartées. Puis elle chuta en vrille pour s’écraser lamentablement de tout son poids dans la mer.

Juste avant, le scarabée s’était détaché d’elle. Il tourbillonna en vainqueur au-dessus de sa victime qui flottait inanimée à la surface de l’eau et continua sa course comme si rien ne s’était passé.

— Quelle démonstration ! s’exclama Violette… Nous venons d’assister en direct à une belle leçon d’humilité !… Les plus gros ne sont pas toujours les plus forts !

La lutte ne s’était pas terminée comme ils l’avaient prévu… Encore impressionnés par le coup de théâtre de ce combat animalier, ils avaient repris leur route vers le sud, abandonnant la mouette qui n’aurait jamais dû s’aventurer si loin des côtes. Manon et Pauline, placées à la pointe du canot de sauvetage, regardaient attentivement vers l’avant quand tout à coup, elles crurent distinguer une forme sombre et accidentée, se dessiner au-dessus de la ligne d’horizon…

Elles se dévisagèrent en même temps pour vérifier qu’elles ne rêvaient pas, puis se tenant fermement les mains, elles annoncèrent enthousiasmées à leurs amis :

— Terre !… Terre !

 

Vers les cités marines

 

         Jawaad et Diego interrompirent leur conversation car le pilote leur annonça qu’ils n’étaient plus qu’à une vingtaine de minutes de la cité marine…

— La tour de contrôle de la CM55 nous donne l’autorisation d’atterrir ! expliqua-t-il à ses passagers. Les conditions de vent sont bonnes… Nous devrions nous poser sans problème !

Au-dessus de cette immensité bleue et mouvante, le module scarabée décrivait une ligne horizontale parfaite. Les vaguelettes défilaient les unes après les autres sous l’appareil qui maintenait une position suffisamment élevée, pour ne pas être gêné par les reliefs changeants de l’eau. Même si cette régularité rendait le voyage un peu monotone, l’équipe du professeur Boz savourait ce calme bien mérité.

 

Cependant, maintenant qu’ils étaient proches de leur destination, ils étaient impatients de voir à quoi ressemblerait leur futur habitat.

— CM55 en vue ! prévint le pilote.

L’objet volant obliqua subitement vers sa droite pour corriger sa trajectoire et lorsqu’il fut au niveau de la cité, il réalisa une grande courbe pour la contourner. Il tentait de repérer la piste d’atterrissage. Les voyageurs s’étonnèrent de n’apercevoir qu’une immense terrasse flottante. Sa forme circulaire représentait un cadran de boussole, d’environ trois mètres de diamètre.

Les quatre points cardinaux étaient mentionnés par les lettres N, E, S et W. Cette rose des vents était signalée par de petits repères lumineux de couleur verte, répartis le long de ses axes.

De plus, une ligne rouge et scintillante dessinait un rayon qui indiquait le sens du vent.

— J’imaginais quelque chose de beaucoup plus grand ! s’étonna Jawaad, un peu déçu, auprès de son voisin… Nous allons être serrés comme des sardines à l’intérieur.

— C’est une structure prévue pour dépanner, répondit Diego. C’est sans doute pour cela qu’elle n’est pas très imposante…

— Le haut de la plateforme n’est qu’à cinquante centimètres au-dessus de l’eau, observa de nouveau Jawaad… J’imagine que par mauvais temps, l’atterrissage est impossible… Les vagues doivent balayer sa surface !…

Mais tout à coup, une colonne s’éleva du centre du plateau. Son sommet atteignit assez vite les trois mètres de hauteur, puis elle resta figée à la verticale, comme le mât d’un bateau…

Le module scarabée put s’aligner face au vent grâce à l’indication que lui donnait la girouette rouge et s’engagea vers ce curieux dôme dont l’apparition soudaine avait surpris tout le monde. Il se posa sur la surface qui était à l’extrémité supérieure, puis une coupole de verre se referma sur lui pour assurer l’étanchéité de la zone d’appontage, à l’intérieur du tube. En même temps, les pattes de l’insecte artificiel se fixèrent au sol, lui permettant ainsi de ne plus bouger. Il replia ses ailes, inclina ses élytres et se prépara à la pressurisation de la nouvelle cabine qui le maintenait à l’abri…

La colonne s’abaissa aussitôt. Elle s’enfonça progressivement au cœur du plateau jusqu’à ce que celui-ci retrouve sa forme plane initiale.

 

*

 

Le temps n’était pas aussi favorable sur la mer Méditerranée. Le module transportant les sages avait vaillamment résisté contre les assauts d’une mouette. Les capteurs de risques de l’appareil avaient pris spontanément le contrôle des commandes pour lui permettre de foncer sur l’oiseau et de l’anesthésier grâce à son système de défense. Débarrassé de son agresseur, l’engin tentait désormais de rejoindre la CM1 le plus rapidement possible car il pressentait le début d’un orage.

 

Le plan d’eau s’était assombri brusquement, reflétant la couleur des épais nuages qui le recouvraient. Le module scarabée progressait entre le ciel et la mer qui semblaient se rapprocher dangereusement l’un de l’autre comme les deux mâchoires d’un étau. Déjà, à l’intérieur des cumulus, des éclairs brefs et répétés se succédaient à divers endroits. Ils éclairaient la voûte céleste de façon irrégulière, dessinant des ombres aux formes inquiétantes. Peu après, la foudre s’abattait depuis la base des nuages. Des arcs lumineux se divisaient en plusieurs arborescences avant de plonger dans les flots tumultueux. Curieusement, il ne pleuvait pas encore mais l’énorme courant d’air qui circulait dans ce couloir humide rendait la conduite du module de plus en plus difficile.

Le pilote, qui ne parvenait plus à le diriger correctement, préféra laisser à son ordinateur central, le soin de gérer le vol.

— La CM nous a localisés sur son radar ! annonça-t-il, rassuré. Elle nous informe qu’elle érige la colonne d’atterrissage. Nous allons bientôt apercevoir les feux de son phare !

Effectivement, la « cité marine 1 » apparaissait au loin, devant eux. Contrairement à celle qui avait accueilli l’équipe du professeur Boz, le poteau ballottait énergiquement. Le plateau qui le soutenait épousait la forme des vagues poussées par le vent. Les sages suivaient des yeux avec une certaine angoisse, le mouvement circulaire et cyclique de la lumière du phare, au-dessus de l’étendue d’eau.

— La houle est de trois mètres environ ! commenta le conducteur qui recevait les informations émises par la tour de contrôle… Je leur ai confirmé que j’étais en pilotage automatique… Nous pourrons compter sur la fonction répulsion de notre appareil, au cas où une déferlante s’abattrait sur nous…

Malgré les propos rassurants du pilote, les passagers surveillaient dans un parfait silence la mer déchaînée, au cas où elle les engloutirait par surprise. Ils suivaient, crispés, l’étonnant trajet du module. Celui-ci zigzaguait au raz de l’eau et épousait avec précision chaque variation de hauteur. Sautant ainsi d’un creux à un autre, il slalomait entre les vagues et tentait de se frayer un chemin au milieu des montagnes liquides et mouvantes qui s’élevaient de tous côtés.

— Nous arrivons ! confirma le pilote… Nous sommes à dix mètres de la cité !

Tout à coup, un éclair jaillit du ciel, et sa lumière si intense, les aveugla un court instant. La foudre frappa la colonne qu’ils cherchaient à atteindre et ils virent des milliers de petites étincelles bleues se propager sur toute la longueur, avant de rejoindre la mer.

— Arrêtez le module ! lancèrent affolés, les passagers au pilote… Nous allons nous électrocuter !

La colonne agissait comme un paratonnerre. Mais l’engin volant ne fonça pas directement sur elle. Il préféra tourner autour et attendre que la charge électrique du pilier se soit dissipée pour essayer à nouveau de se poser. La manœuvre était délicate car il devait à la fois contrer le vent, mais aussi, suivre les mouvements de bascule de la tige…

 

Après deux tentatives d’échec, il finit par émettre un signal à la base qui réagit aussitôt en déployant au-dessus de la zone d’atterrissage, un grand filet tendu par un cerceau rigide. Le module scarabée fit demi-tour afin de se rediriger vers cette fausse toile d’araignée et visa son centre pour se jeter dedans. Ses pattes munies de crochets se fixèrent instantanément sur les fils. À son contact, le disque se referma sur lui et s’engouffra à nouveau dans la colonne. La coupole d’étanchéité s’abaissa après son passage et le module se dégagea du filet pour s’immobiliser sur le plancher. La tige prévue pour l’atterrissage se replia aussitôt.

— Nous voilà enfin en sécurité ! souffla, soulagé, le sage Peyo Bingo à ses compères… Je dois reconnaître que la façon de récupérer le module avec ce filet géant est très astucieuse !

Tous les engins volants étaient garés aux différents niveaux de la terrasse flottante. Le pilote du module suivit les indications qui lui avaient été transmises et se rangea au dixième sous-sol. Un comité d’accueil les attendait :

— Soyez les bienvenus dans la CM1 ! Je suis Gédéon Smox, le responsable de cette cité. Nous allons vous conduire à vos appartements… Vous devez être très fatigués après ce long voyage.

— Un peu de repos nous fera certainement du bien ! répondit le sage Huu Kiong. Je dois reconnaître que les dernières heures de vol étaient un peu tendues. Nous ne sommes pas encore habitués à ce nouvel environnement… Cette mer en furie était impressionnante !

— Vous allez passer quelques heures en caisson sensoriel ! proposa Gédéon Smox… Vous pourrez ainsi vous détendre. Cela vous permettra de bien récupérer…

— En caisson sensoriel ? s’étonna le sage.

— Oui, ces caissons sont des zones isolées du bruit et dont la température est identique à celle de votre corps. Pouvoir dormir dans ces conditions est très relaxant.

— Parfait, nous vous accompagnons… Et après, reprit le sage, nous nous réunirons pour faire le point sur l’embarcation que nous avons croisée en chemin… Elle contenait une quinzaine d’humains dont une majorité d’adolescents… Nous devons absolument savoir qui sont ces personnes et ce qu’elles font là !

Les sages et leurs conseillers suivirent les membres de l’équipe de monsieur Smox afin de rejoindre les salles de repos.

 

*

 

Uliana Karavitz, comme ses compagnons, ne se rendait pas encore bien compte du monde dans lequel elle venait de s’introduire. Tout paraissait irréel…

Couchée sur le lit de sa chambre entièrement vitrée, elle observait les poissons qui s’approchaient de la cité, attirés par la lumière. Ces animaux, naguère anodins, ressemblaient désormais à de véritables monstres. Maintenant, c’était elle qu’ils lorgnaient de leurs yeux globuleux comme elle le faisait devant son aquarium quand elle avait une taille normale. Après une visite des lieux, elle avait appris que le rôle principal de la terrasse flottante était de soutenir la structure qui accueillait ses habitants. Contrairement à ce qu’ils avaient cru comprendre à leur arrivée, en survolant cette plateforme circulaire, l’essentiel de la cité ne se trouvait pas en surface mais plutôt en profondeur, à l’abri des fluctuations.

Un immense câble s’enfonçait dans les abysses, sur près de mille mètres, permettant de relier la cité marine au sol. Ainsi fixée, son alimentation en énergie, en eau potable et en oxygène était assurée par ce cordon souple.

L’électricité était fournie en totalité par des hydroliennes placées dans des zones côtières où les courants, provoqués par les marées, étaient particulièrement forts. L’eau potable était puisée dans des nappes phréatiques, situées sur le continent. Quant à l’air, il était directement renouvelé depuis la plateforme. Ce câble était, en quelque sorte, la colonne vertébrale de l’édifice.

Autour de cet axe gravitaient les différents quartiers de la cité que les gens avaient nommés « les bulles », en raison de leur architecture sphérique. La chambre d’Uliana se trouvait dans l’une d’elles, à une centaine de mètres de profondeur. Il y avait ainsi des bulles administratives, des bulles techniques, des bulles résidentielles, des bulles agricoles… Ces dernières étant disposées plus près de la surface pour bénéficier de l’action du soleil et permettre la photosynthèse. Il était possible de communiquer d’une bulle à l’autre en empruntant les nombreux ascenseurs qui étaient à l’intérieur du tube central.

En contemplant ces fonds marins qui devenaient désormais son Nouveau Monde, Uliana se demandait si elle s’habituerait à vivre dans ces conditions. Elle avait bien conscience que ce milieu était plus hostile que sur le continent et elle s’inquiétait de devoir évoluer dans un espace de vie où elle avait tout à découvrir. Elle savait que, pour sa sécurité, elle devrait être extrêmement prudente dans tous ses déplacements.

 

Comme on frappait à sa porte, elle se rappela que Diego lui avait promis de passer chez elle, avant de retrouver leurs amis.

— C’est toi, Diego ? s’assura-t-elle avant d’ouvrir.

— Oui…

À peine avait-elle entrebâillé la porte d’entrée qu’un inconnu sauta sur elle et tenta de l’immobiliser. Très vite, il réussit à bloquer les bras d’Uliana Karavitz derrière son torse mais elle se défendit, lui adressant un bon coup de pied dans le tibia. L’agresseur perdit l’équilibre et, pour se retenir, dut lâcher sa prisonnière qui saisit l’occasion pour se retourner et lui envoyer son genou dans la figure. Il s’affala de tout son long sur la moquette et resta inanimé.

Affolée, Uliana voulut en profiter pour se précipiter hors de la chambre mais un deuxième personnage s’encadra à l’entrée. Il bloqua la porte pour l’empêcher de s’enfuir…

— N’avancez pas ou je crie ! lança-t-elle en direction de l’intrus.

L’homme ne l’écouta pas et s’approcha lentement vers elle, la menaçant avec une arme. Décontenancée, elle fut contrainte de reculer vers le centre de la pièce où l’autre agresseur venait de se relever. Alors qu’elle lui tournait le dos, il l’agrippa par les poignets et lui tordit les bras pour la coucher au sol.

— Aa ah ! hurla-t-elle de toutes ses forces, pliant sous la douleur.

Mais ils la bâillonnèrent avec leurs mains pour l’empêcher de crier plus longtemps…

 

En même temps, Diego Certoles sonna à la porte de sa chambre comme convenu. Les deux hommes fixèrent Uliana d’un regard réprobateur et appliquèrent le canon de leur pistolet contre sa tempe pour l’intimider, lui faisant signe de se taire. Tremblant de peur et incapable d’agir, elle écoutait la sonnette qui retentissait à nouveau.

Diego sembla penser qu’elle était déjà partie car il cessa d’insister. Uliana était désespérée…

— Nous allons attendre quelques minutes avant de quitter votre appartement ! chuchota l’un des deux agresseurs… Après, vous nous suivrez sans faire d’histoire, c’est compris ? Sinon, nous n’hésiterons pas à vous éliminer.

Quand ils jugèrent que le moment était favorable pour déguerpir, ils relevèrent Uliana et entrouvrirent la porte qui donnait dans le couloir extérieur. Ils scrutèrent discrètement les alentours, de chaque côté, pour s’assurer que personne n’était dans les parages. La voie semblait libre…

— En avant ! annonça l’homme qui retenait Uliana.

Puis ils avancèrent avec détermination…

La lumière du corridor s’éteignit subitement et la police de la CM profita de l’effet de surprise pour leur sauter dessus.

Sans comprendre ce qui se passait et sentant sa prisonnière s’écarter de lui, le premier ravisseur tira avec son pistolet dans l’obscurité. La chance voulut qu’Uliana soit à peine touchée à l’épaule mais le coup de feu tua un policier qui était juste en face. Un de ses collègues visa l’homme armé et l’exécuta à son tour. Le deuxième complice fut capturé et ligoté sans ménagement.

— Vous pouvez rétablir la lumière ! ordonna le chef de la sureté… Il n’y a plus rien à craindre… Nous maîtrisons la situation !

Dans le couloir à nouveau éclairé, Uliana vit Diego en face d’elle, entouré d’une dizaine de soldats équipés, comme lui, de lunettes de vision nocturne.

Elle sauta dans ses bras, soulagée…

— Diego ! gémit-elle… J’ai eu si peur !… Comment as-tu su qu’ils m’avaient kidnappée ?

— Avant d’arriver chez toi, alors que j’étais au bout de l’allée, j’ai aperçu quelqu’un s’introduire dans ton appartement… J’ai tout de suite compris que tu étais en danger quand personne n’a répondu après mon coup de sonnette… J’ai donc préféré appeler la sécurité en laissant croire à tes agresseurs que je partais.

— Oh, Diego !… Diego ! sanglota-t-elle, maintenant qu’elle décompressait. Qui sont ces gens ?…

— Ne pleure plus, Uliana ! dit Diego pour la rassurer… C’est fini… La police va maintenant l’interroger et nous saurons pourquoi ils ont cherché à t’enlever…

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