#ConfinementJour17 – Partage de lecture du roman  » 2152  » – Chapitres 45, 46 et 47

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Troisième période

« Nous devons nous dire adieu ! »

Au-dessus du vide

 

         Assis à cheval sur une poutre métallique, Mattéo fixait l’impressionnant précipice qui s’étalait sous ses pieds. Il cherchait à évaluer à combien de centaines de mètres la terrasse du bureau du Grand Maître était située au-dessus du sol. Il n’osait imaginer le temps que durerait sa chute si par malheur il tombait, mais il se doutait qu’il serait interminable.

Sans cesse secoué par le vent qui glissait le long de la falaise verticale, il s’agrippait avec angoisse à son reposoir. Il serrait puissamment de ses deux bras la grosse barre de métal qui lui servait de refuge et préférait fermer les yeux dès qu’il se sentait attiré par le vide. Tellement préoccupé par son équilibre, Mattéo ne remarqua pas l’oiseau qui vint se poser sur la poutre voisine.

— Yak, yak ! huit le faucon qui le regardait avec frénésie.

Lorsque Mattéo entendit ce cri si familier, il tourna sa tête vers la droite pour vérifier qu’il ne rêvait pas.

— Horus ! s’exclama-t-il… Tu n’as pas disparu ? Décidément, tu es toujours présent quand je suis aux portes de la mort !… Je me demande bien comment je vais pouvoir sortir d’ici ?

Pour se rassurer, Mattéo expliqua à son faucon comment il s’était retrouvé là. Il lui parla à voix haute, comme s’il s’adressait à un être humain. Comme il le faisait habituellement avec son ami…

— J’étais poursuivi par la BS… J’avais activement jeté un coup d’œil par-dessus le muret de la terrasse et j’avais tout de suite repéré les poutres qui prolongeaient le plancher d’un petit mètre. Sans réfléchir et sans avoir évalué l’importance du danger, je me suis lancé sur l’une d’elles et je me suis aussitôt engagé sous le belvédère pour tenter de me cacher le plus vite possible. J’ai agi tellement rapidement que les hommes de la Brigade Spéciale n’ont pas pu imaginer ce scénario. Ils n’ont sans doute pas osé se pencher exagérément dans le vide et je les ai entendus conclure hâtivement que j’avais fait une chute atroce… Puis ils ont fermé la fenêtre et je me suis retrouvé comme un imbécile, coincé au-dessus de ce précipice… Jamais je n’aurai le courage de refaire en sens inverse ce que j’ai inconsciemment réalisé sous l’effet de la peur !… Et en même temps, si je reste planté là, je finirai par lâcher d’épuisement la poutre sur laquelle je suis assis et je tomberai… Oh !… C’est horrible !

L’oiseau l’avait écouté attentivement. Lorsqu’il eut cessé de parler, il écarta ses ailes et d’un léger petit saut, il s’élança dans les airs pour se laisser emporter par le vent. Il s’éloigna de son maître et disparut au loin, vers l’horizon qui accueillait le soleil en train de se coucher.

— Horus ! hurla Mattéo, ne t’en vas pas !… Horus ! Horus !

Mattéo sanglotait du haut de son périlleux perchoir. Il était désespéré. La nuit allait tomber et il devait se préparer à rester éveillé jusqu’au lendemain matin pour éviter la chute fatale.

 

*

 

Dans le local technique où ils avaient l’habitude de se retrouver, CAR2241V écoutait Kimbu raconter la terrible scène dont il avait été le témoin…

— Oui ! dit-il… Mattéo a pu parler au robot avant de sauter par la fenêtre. Je l’ai vu faire des signes pour l’appeler et l’appareil s’est dirigé vers lui. Ils ont discuté un bon moment… Trop longtemps d’ailleurs, car c’est pratiquement juste après qu’il ait décidé de revenir vers nous que le Grand Maître est arrivé dans son bureau… Ensuite, tout s’est passé si vite !…

— J’enverrai demain, un de nos collègues au pied de la falaise pour récupérer son corps… Il doit être enterré dignement. Il a pris ce risque pour vous sauver et il mérite tout notre respect. Je m’en veux de vous avoir proposé cette mission… Elle était trop dangereuse…

— Qu’allons-nous faire maintenant ? s’inquiéta Poe dont les yeux étaient gonflés de chagrin… Nous allons passer notre temps à nous cacher dans cette sinistre tuyauterie ?

— Pour l’instant, oui ! répondit gravement CAR2241V… Je n’ai rien d’autre à vous suggérer. Nous ne sommes pas encore suffisamment organisés pour entamer une action contre ce régime de tortionnaires… Et puis, j’aimerais bien savoir ce que les hommes-miniature comptent faire pour nous aider, maintenant qu’ils connaissent notre existence. J’irai moi-même avec deux collègues rencontrer ce robot. Je vous tiendrai au courant. Soyez patients !

 

*

 

Le petit croissant de lune, encore assez bas dans le ciel étoilé, fut très vite caché par la cohorte de nuages qui avançait d’est en ouest, à une allure régulière. Dans cette relative obscurité, Mattéo ne distinguait plus nettement les autres éléments de la structure qui retenaient la terrasse ; encore moins l’abîme qui était en dessous. Le vent s’était calmé, la température avait chuté et ses mains commençaient à rougir au contact du métal. « J’ai froid aux doigts », réalisa-t-il, « et j’ai des crampes aux jambes… C’est affreux ! Je ne vais jamais tenir ! »… Il devait absolument changer de position, car ses membres devenaient trop douloureux.

Après quelques timides contorsions, il réussit à s’étendre de tout son long sur la poutre qui le retenait. Malgré son étroitesse, il demeura ainsi de nombreuses heures, sans oser respirer trop fort pour ne pas glisser. Dans cette position instable, Mattéo entendit à quelques mètres le vol d’un oiseau qui battait des ailes avec nervosité avant de se poster à l’extrémité de son chevron. Le bruit des serres qui grattaient la surface du métal pour se fixer dessus résonna jusqu’à lui. Mais il préféra rester le front collé à la paroi de la charpente plutôt que de lever sa tête, de peur de tomber.

— C’est toi Horus ? murmura-t-il à l’animal, sans bouger.

Horus frappa le poteau avec son bec et vocalisa quelques notes pour que Mattéo puisse l’identifier.

— Horus ! gémit-il. Je ne tiendrai pas longtemps… Si tu savais comme j’ai peur de mourir !

Tout autour de lui, Mattéo discernait des sonorités identiques aux battements d’ailes qu’il avait perçues quand Horus s’était placé à ses côtés. À droite, à gauche, derrière, devant… Il ne comprenait pas ce qui s’opérait sous la terrasse… Comme si des dizaines d’oiseaux s’installaient sous cet abri pour passer la nuit.

— Que fais-tu ? lança-t-il au faucon, tout en restant aussi raide que sa barre métallique… Tu changes de place ? Es-tu avec d’autres oiseaux ? J’entends du bruit partout !

 

*

 

Les trois serviteurs du peuple s’introduisirent dans le bureau du Grand Maître, leurs instruments de nettoyage à la main. Ils avaient prétexté aux gardiens que le ménage de la pièce avait été planifié cette nuit pour ne pas importuner leur chef durant la journée, car celle-ci serait très chargée.

Tandis que CAR2241V passait la serpillère et tentait de s’approcher tactiquement du robot, CAR0055B s’appliquait avec son plumeau à chasser la poussière près de la porte. Il faisait le guet, au cas où les gardes, par excès de zèle, viendraient jeter un coup d’œil sur leur travail. CAR6667L s’occupait dans l’antichambre à déconnecter les caméras de surveillance.

Quand son ami lui fit signe que la voie était libre, le serviteur s’empressa de se présenter avec son balai devant le robot et tout de suite, essaya d’établir le contact…

— S’il vous plaît ! insista-t-il devant GLIC… J’ai besoin de vous parler !… Vous m’entendez ?

GLIC ne répondait pas. CAR2241V tapota l’automate avec sa main, impatient, ne sachant comment l’actionner. Mais le fait d’avoir touché GLIC déclencha un signal d’avertissement sonore au QG400105 ainsi que dans le bureau des sages. La montre de Mattéo se mit également à vibrer. Paméla Scott assurait la garde de la nuit pendant que ses coéquipiers se reposaient. Elle se précipita sur ses commandes et observa sur son écran le serviteur qui secouait GLIC.

— Que voulez-vous ? s’empressa-t-elle de demander à l’inconnu… Je vous écoute !

— Ah ! Tant mieux ! se réjouit CAR2241V, en entendant le robot s’exprimer… Vous avez discuté avec un jeune garçon, cet après-midi… Mattéo Torino…

— Oui, c’est vrai ! déclara Paméla.

— J’ai appris qu’après votre entretien, continua le serviteur, il a été repéré par les agents de la Brigade Spéciale… Il a dû fuir et pour éviter d’être arrêté, il s’est jeté dans le vide depuis cette terrasse qui domine une paroi abrupte… Le jeune Mattéo est mort !

— Oh ! Je suis vraiment désolé ! balbutia Paméla Scott… Ce que vous dites est incroyable… Le pauvre garçon…

— Je fais partie du même groupe de résistance ! déclara-t-il. Mon nom est CAR2241V. Je suis un membre du personnel d’entretien… C’est ainsi que nous sommes fichés. Nous essayons de reprendre contact avec vous pour savoir comment nous pouvons travailler ensemble.

 

La montre de Mattéo s’était éclairée après qu’il eut senti des vibrations à son poignet. Surpris, il allongea son cou, délicatement, afin de porter sa tête dans l’axe du cadran. Il n’était pas question de lâcher prise avec sa main. C’était bien trop dangereux.

Quand il aperçut CAR2241V sur son minuscule écran, l’émotion fut si forte qu’il se déconcentra. Son bassin bascula légèrement sur le côté et le déstabilisa. Pour se ressaisir, il dut serrer précipitamment la poutre avec ses jambes, de toutes ses forces. Il s’obligea ensuite à respirer puissamment. Il devait à tout prix se calmer, ne plus s’affoler.

Pendant qu’il recherchait une position plus confortable, son bracelet lui permit d’entendre les paroles du serviteur qui s’adressait à GLIC. Il réalisa soudain que CAR2241V était au-dessus de lui, dans le bureau du Grand Maître. « Je dois absolument me signaler », pensa-t-il. « C’est ma seule chance de m’extraire d’ici ! ». À tout hasard, Mattéo essaya de s’exprimer en direction de son poignet…

— Je suis vivant ! s’écria-t-il… Je suis vivant… C’est moi, Mattéo qui vous parle !

La voix de Mattéo retentit dans le studio de Paméla qui du coup, ne comprenait plus rien…

— Je suis en communication avec Mattéo, s’adressa-t-elle aussitôt à CAR2241V… Vous venez de me dire qu’il était mort et lui, de son côté, m’annonce qu’il est vivant…

— Comment ? Il est vivant ? s’étonna CAR2241V… Comment se fait-il que… ?

— Permettez-moi de douter de vos intentions, CAR2241V… Je vous avoue préférer croire Mattéo… Ne tentez-vous pas de savoir où il se trouve pour l’arrêter ? Dans quel camp êtes-vous ? Je vais stopper notre entretien, protesta Paméla.

Mattéo suivait avec attention la communication qui avait lieu au-dessus de sa tête. En entendant les propos de Paméla Scott, il trembla de peur et s’empressa de clarifier la situation pour ne pas éloigner celui qui pourrait sans doute le sauver.

— Non ! vociféra-t-il, devant sa montre… CAR2241V est un allié !… Il dit la vérité !

— Attendez ! s’adressa-t-elle au serviteur… Ne partez pas ! Mattéo m’informe qu’il vous connaît…

— Ah, vous voyez ! rétorqua-t-il rassuré… Mais où est-il ?… Je ne saisis plus rien, moi non plus !

— Je suis perché sous la terrasse ! expliqua Mattéo… Je n’en peux plus, je vais bientôt tomber… Je n’ai plus de force !

— CAR2241V ! s’affola Paméla… Mattéo est sous la terrasse où vous vous situez !… Pouvez-vous l’aider ?… Pouvez-vous faire quelque chose ?

— Quoi ? Ici ? Sous la terrasse ?… Oui, oui ! répondit-il, estomaqué… J’y vais tout de suite !

CAR2241V se tourna en direction de CAR0055B pour savoir si les gardiens étaient toujours à distance. L’homme observa attentivement les deux soldats qui étaient au bout du couloir et lui confirma par un signe de la main qu’il n’y avait rien à craindre.

Aussitôt, le serviteur du peuple s’engagea vers la baie vitrée et saisit la poignée pour faire glisser la fenêtre sur sa droite. Une fois ouverte, il se précipita jusqu’au rebord du belvédère et se pencha au-dessus du vide. Il chercha vainement le jeune adolescent dans la pénombre, en tournant et retournant sa tête de chaque côté.

— Mattéo ! Où es-tu ?… Mattéo !… C’est moi, CAR22… !

— Je suis là !… Vers le milieu ! répondit-il, d’une voix anxieuse.

Le serviteur longea le muret pour se positionner plus au centre. Lorsqu’il se pencha de nouveau dans le précipice, il recula de peur, car Horus, surpris par sa présence soudaine, écarta ses ailes en criant avant de changer de place. Il se posa sur une autre poutre, un peu plus loin… Remis de ses émotions, CAR2241V s’empressa de réapparaître par-dessus la rambarde.

— Tu es là ? s’inquiéta-t-il.

— Oui ! Mais j’ai trop peur d’avancer, gémit Mattéo… Je tiens tout juste en équilibre et si je bouge, je vais sûrement tomber…

CAR2241V, malgré son appréhension du vide, se risqua à franchir la balustrade. Il se plaça à son tour sur l’extrémité de la grosse barre métallique qui dépassait de la terrasse. Une fois les deux pieds dessus, il plia lentement ses jambes tout en se retenant fermement avec un bras à la structure.

— Vois-tu ma main, Mattéo ?… Essaie de l’attraper !… Vas-y… Courage !

Mattéo apercevait la main ballante qu’il lui tendait au bout de la poutre. Il n’avait pas le choix. Il savait que c’était la seule solution pour quitter ce lieu maudit. Il devait faire abstraction de sa peur et tenter d’approcher ce bras salvateur.

Il gonfla ses poumons au maximum et quand ils furent pleins, coupa sa respiration pendant qu’il faisait glisser devant lui, sa main droite d’abord, puis sa main gauche. Une fois les bras tendus, il ramena son bassin le long de la charpente métallique pour attirer ses jambes vers l’avant sans se déséquilibrer. Horus le suivait d’un œil attentif, sans rien dire, conscient que son maître avait besoin de toute sa concentration pour accomplir ses gestes.

Mais tout à coup, la jambe droite de Mattéo s’écarta du chevron et emporta dans son élan l’autre jambe, puis le bassin…

— Aa ah ! hurla-t-il, terrifié.

Par réflexe, il bloqua ses deux mains à toute hâte aux deux angles du poteau. Son corps flottait dans le vide, au-dessus de ce gouffre qu’il connaissait trop bien pour l’avoir observé si longtemps pendant le jour. Si la nuit l’empêchait de voir concrètement le sol, il sentait que cette masse obscure qui l’enveloppait n’attendait de sa part qu’un geste, qu’une erreur pour l’avaler, l’engloutir définitivement…

— CAR… ! J’peux plus !… J’ai trop mal aux bras… Je vais lâcher ! cria Mattéo, tout transpirant.

— Non, Mattéo… Tu dois tenir !… Je t’en supplie !… Viens me rejoindre !… Il ne reste plus que quelques centimètres ! Tu peux le faire !

Les muscles des avant-bras du jeune garçon étaient tétanisés. Paniqué, il fixait désespérément la main de CAR2241V. Ces dix centimètres manquants paraissaient tellement loin ; à l’autre bout du monde…

— Allez… Tu y es presque ! l’encouragea le serviteur, qui lui aussi, s’efforçait de tendre son bras le plus près possible de Mattéo.

Mattéo rassembla les dernières forces qui lui restaient et dans un ultime élan, abandonna sa poutre pour tenter de déposer ses mains dans celle de l’homme en kimono. Celui-ci réussit à en saisir une de justesse.

— Je te tiens ! hurla-t-il, victorieux… Je vais essayer de te hisser jusqu’à moi !

 

Pendant que le serviteur du peuple contractait les muscles de son bras pour le remonter, ils entendirent des cris à l’intérieur du bâtiment. CAR2241V s’inquiéta quand il remarqua l’étonnement de son jeune compagnon qui semblait observer quelqu’un avec dégoût au-dessus de sa tête. Il se retourna et découvrit Number one à côté de lui, accoudé au rebord de la terrasse.

— Alors, serviteur ! s’esclaffa-t-il… Quel plaisir de rencontrer un agent d’entretien aussi perfectionniste ! Prendre autant de risques pour nettoyer l’extérieur du bureau de votre Grand Maître… Ce dévouement est admirable ! Permettez-moi de vous serrer la main pour vous féliciter…

CAR2241V le dévisagea, stupéfait. Il restait sans voix, ne sachant plus quoi faire ni quoi décider…

— Oh, je vois ! insista le chef de la BS, d’un air moqueur… Vos mains sont occupées, n’est-ce pas ? Mes hommes vont vous aider comme ils l’ont déjà fait avec vos deux amis.

Number one s’écarta du serviteur et laissa la place à ses brigadiers qui sans ménagement, s’efforcèrent de l’attirer vers eux.

— Tiens-toi à mon pied ! ordonna CAR2241V à Mattéo, car il ne supportait plus les souffrances que lui infligeaient les deux soldats en tirant sur son bras.

Pour soulager son épaule qui commençait à se déboiter, il lâcha l’adolescent. Mattéo s’agrippa à la jambe du serviteur, mais très vite, glissa jusqu’à sa cheville. Il dut malheureusement renoncer à rester accroché à son protecteur, tellement il était secoué. Il attrapa de nouveau la poutre en métal qu’il avait quittée avec tant d’optimisme quelques minutes auparavant.

Mais après tous ces efforts déployés depuis qu’il pendait dans le vide, il sentit ses mains se crisper et, ne pouvant rien faire, il se sépara de ce qui le retenait à la vie pour plonger malgré lui dans le néant.

— Non ! hurla de désespoir, CAR2241V qui regardait avec horreur, l’enfant partir à la renverse.

 

Au même moment, un cri strident jaillit du dessous de la terrasse. Les nombreux oiseaux qui s’étaient calfeutrés quelque temps plus tôt à cet endroit répondirent à l’appel d’Horus en s’engageant à sa suite, à l’assaut du garçon.

Très vite, ils rattrapèrent Mattéo qui progressait dans sa chute à une allure vertigineuse. Les rapaces se regroupèrent en rangs serrés pour l’agripper par sa tunique.

Une fois saisi, dans un grand vol plané parfaitement orchestré, ils l’emportèrent avec eux et s’enfoncèrent dans le bleu infini de la nuit.

— Incroyable ! murmura le serviteur du peuple qui venait d’assister au spectacle.

Mais les gardes qui étaient trop préoccupés à retenir CAR2241V ne virent pas le sauvetage de Mattéo, réalisé par la bande d’oiseaux, alliée à Horus…

Pensant que l’adolescent était définitivement mort, ils assommèrent le serviteur avec la crosse d’une de leurs armes et le remontèrent, inanimé, dans le bureau du Grand Maître.

 

 

 

Négociations

 

         Le bruit du moteur s’arrêta subitement. Le bateau perdit rapidement de la vitesse. Quelques minutes plus tard, il n’avançait déjà plus. Il flottait à la surface de l’eau, balloté par la houle. Après cette impressionnante détonation, le cœur des pensionnaires des « Iris » battait toujours la chamade. Serrés les uns contre les autres dans leur cabine, ils s’étonnaient de ne pas entendre de réaction de la part de l’équipage. Ils tendaient l’oreille, attentifs au moindre signe de vie.

— Vous trouvez ça normal ? s’inquiéta Lisa.

— C’est rare qu’une explosion soit normale, répondit calmement Camille Allard… Et encore plus dans un bateau !

— Non, réagit Lisa… Je parle de ce silence ! Ce n’est pas étrange ?

Mais tout à coup, du fond de la cale, jaillirent des cris, des hurlements, puis des coups de feu. Ils perçurent ensuite des pas ; on courait dans les escaliers métalliques. Des marins semblaient descendre depuis le pont supérieur du navire…

Les voix se rapprochaient. Des hommes étaient désormais au niveau de la cabine, sans doute dans le couloir situé derrière la porte… Des tirs de pistolets sur la droite, des plaintes sur la gauche, puis du même côté, une riposte avec des mitraillettes.

Immobiles, les membres des « Iris » restaient muets comme des carpes. Leur instinct de survie les invitait à se taire. Ce n’était sûrement pas le moment de se faire remarquer.

— Ils descendent ! hurla un soldat, en s’adressant à ses compagnons… Poursuivons-les !

Comme des aveugles, ils suivaient sans la voir, depuis leur pièce fermée, l’évolution de cette bagarre qui faisait rage. Les soldats étaient passés précipitamment devant leur loge, à la poursuite de leurs adversaires. Ils entendaient maintenant, à l’étage en dessous, une pétarade interminable, entremêlée de gémissements et braillements. Les enfants sentaient que la scène virait au drame et ils commençaient à craindre pour eux-mêmes. Toute cette violence les terrorisait.

— Vous… vous croyez qu’ils vont nous tuer ? osa demander timidement Violette à son directeur.

— Ne t’inquiète pas, murmura Pierre Valorie à son oreille, redoutant lui aussi que cela tourne à la barbarie… Pour l’instant, nous ne les intéressons pas. Ils ont d’abord quelques comptes à régler entre eux.

— C’est sûrement une mutinerie ! rajouta Roméo.

Une terrible explosion retentit, cette fois-ci en haut du navire. Elle provoqua la chute de l’énorme colonne qui soutenait le radar et l’effondrement du poste de commandement.

À cause de la brutalité du choc sur le pont, le bâtiment, au milieu d’un vacarme infernal, pencha fortement vers la proue… Puis il se renversa vers la poupe avant de se coucher définitivement sur le côté. Les oscillations du bateau projetèrent tous les passagers contre les murs. Les anciens habitants de Gallo, ballotés comme les autres, glissèrent le long du plancher incliné pour s’entasser enfin contre la porte de la cabine. Légèrement assommés, ils essayaient de tenir à peu près debout, dans cet espace désormais oblique et inconfortable.

Alban Jolibois s’inquiéta en apercevant les trois hublots au-dessus de sa tête… Le pire était à craindre.

— Sauve qui peut ! Nous coulons ! annonça avec affolement, l’un des passagers qui était à l’étage en dessous… Fichons le camp !

Les serviteurs du peuple étaient responsables des dégradations du bateau. Ils avaient profité de l’absence du capitaine Clotman qui était parti à la recherche des adolescents dans les montagnes et du petit nombre de brigadiers restés dans le port de Marzala, pour récupérer des munitions. Ils avaient préparé cette offensive, en catimini, espérant retrouver leur liberté durant le voyage du retour et quitter ce parti qu’ils trouvaient de plus en plus odieux.

Pour cela, ils souhaitaient surprendre les membres de la BS pendant leur sommeil et les jeter hors du bateau. Ils prévoyaient de libérer ensuite les jeunes prisonniers. Seulement, leur manque d’expérience en armement et leur totale incompétence en matière d’explosifs les amenèrent à déposer dans la cale et sur le pont, des charges beaucoup trop importantes. Elles provoquèrent des dégâts considérables qu’ils n’avaient pas imaginés.

Le navire était maintenant en perdition et tout le monde devait fuir ; autant les assaillants que la BS. Les uns remontaient vers la proue tandis que les autres s’engageaient vers la poupe du vaisseau. Chacun essayait de sauver sa peau tout en évitant de croiser l’ennemi. La petite équipe des « Iris » réalisait que l’équipage s’enfuyait. Elle devait à tout prix se signaler pour ne pas être oubliée.

— Au secours ! crièrent-ils, en tapant contre les parois de la cabine… Ne nous abandonnez pas !

Tandis que les marins montaient à droite et à gauche du bâtiment, ils continuaient d’appeler sans relâche.

— Je ne veux pas mourir noyée ! gémit Pauline, suppliant Jade Toolman de faire quelque chose… C’est affreux !

— Calme-toi… Calme-toi, Pauline, répondit-elle en la serrant dans ses bras… Nous allons nous en sortir… Nous nous en sommes toujours sortis dans les moments difficiles, n’est-ce pas ?

— Mais cette fois-ci, répliqua-t-elle, c’est impossible ! Nous sommes dans une prison qui va s’enfoncer dans la mer ! Oh, nous allons mourir ! Nous allons mourir !

Or, tout à coup, ils s’arrêtèrent de frapper contre la porte.

— Chut ! ordonna Alban Jolibois… J’entends une voix !

Effectivement, quelqu’un s’approchait…

— J’arrive ! Ne vous inquiétez pas !… J’arrive ! annonça l’inconnu qui ne tarda pas à se retrouver à leur niveau.

— Ouvrez-nous ! supplièrent en chœur les prisonniers qui s’excitaient d’impatience.

— J’ai la clé de votre cabine ! Je vais vous libérer ! les rassura-t-il.

Le bruit du trousseau de clés qu’il dégagea de son ceinturon sonna à l’oreille des enfants comme une clochette magique. Ils entendaient, à travers l’épaisseur de la porte, les pièces métalliques qui s’entrechoquaient. Ils coupèrent leur respiration pour mieux écouter le délicieux glissement de la clé qui entrait en contact avec la serrure.

— Ce n’est pas la bonne ! s’excusa-t-il, alors qu’il en sélectionnait une autre.

De nouveau, le même bruit contre la serrure… Encore une fois, l’angoisse qu’elle ne fonctionne pas…

— Ha ! Voilà !… Elle rentre !

Leurs visages s’égayèrent tout d’un coup lorsqu’ils entendirent le premier tour de clé qui allait bientôt leur offrir la délivrance qu’ils espéraient tant. Ils anticipaient déjà dans leur tête la deuxième rotation quand un coup de feu résonna dans le couloir.

— Aaah ! s’écria l’inconnu, derrière la porte.

La décharge l’avait atteint en plein visage. Il s’écroula sur le sol, lâchant sa main de la porte et laissant la clé enfoncée dans la serrure, sans avoir pu finir son geste.

— Monsieur ? Monsieur ?… Que se passe-t-il ? s’étrangla soudain Pierre Valorie. Dites-nous quelque chose !

Seul le silence répondit à son appel… Le visage blême, il se retourna vers les enfants. La bouche encore ouverte et les yeux exorbités, il donnait l’impression d’être un poisson sorti de l’eau, écartant en vain ses branchies pour respirer.

 

*

 

À l’extérieur, répartis aux deux extrémités du bateau, les deux clans ennemis se surveillaient attentivement. Ils lorgnaient les quatre embarcations de sauvetage qui étaient encore disponibles sur le côté non immergé. Dès que quelqu’un s’approchait de l’une d’elles, le groupe d’en face tirait dans sa direction pour l’empêcher d’avancer.

La situation devenait très critique. S’ils restaient ainsi trop longtemps, ils risquaient de couler avec le navire avant d’avoir pu utiliser les barques. CAR123A, le chef des rebelles accrocha à l’extrémité de son fusil le haut de son kimono et le brandit au-dessus de sa tête, en guise de drapeau blanc. Il espérait négocier avec ses adversaires et trouver un moyen de se répartir les canots.

— Qu’est-ce qu’ils veulent, ces imbéciles ? s’étonna Toby Clotman, à l’affût du moindre mouvement.

— Ils désirent parler, Capitaine ! lui expliqua 63 qui était derrière lui.

— Et pour quoi faire ? répliqua-t-il… Ils ont peur ? Souhaitent-ils se rendre ? Qu’ils crèvent, ces vendus !

— On pourrait peut-être voir quand même, Capitaine ? proposa timidement 63 à son chef.

— On ne discute pas avec des traîtres ! coupa Toby Clotman.

Comme les autres brigadiers, 63 espérait que son supérieur change d’avis. Il se doutait bien que ces pourparlers étaient capitaux pour trouver un moyen de quitter le navire… Sinon, ils mourraient tous noyés.

Le capitaine se retourna vers ses soldats et perçut dans leurs regards, comme une supplique. Cela lui plut de sentir que ses hommes respectaient sa décision. Fier d’être reconnu comme le seul maître à bord par sa troupe, il accepta la négociation.

— 63 ! gueula-t-il.

— Oui Capitaine ! répondit aussitôt l’intéressé.

— Informez-vous de leurs revendications !

— D’accord Capitaine.

CAR123A et 63 s’approchèrent jusqu’au centre du bateau. L’un en face de l’autre, ils s’accrochèrent chacun à un cabestan pour éviter de tomber, en raison de la forte inclinaison.

— Le Capitaine Clotman désire savoir ce que vous souhaitez ? s’informa le brigadier.

— Faisons une trêve, le temps de prendre les embarcations de sauvetage avant que le bateau ne chavire, expliqua le serviteur. Sinon, nous allons tous mourir !

— OK !… Je vais transmettre votre requête au Capitaine. Attendez-moi là… Je reviens avec sa réponse !

63 retourna à l’arrière du bâtiment en se tenant consciencieusement au pavois qui prolongeait le bordé de coque du bateau. Le parcours était délicat et cela lui demandait un réel effort pour se retenir, tellement le pont penchait vers la mer.

— Ils veulent que l’on arrête les tirs, le temps de déguerpir avec les canots de sauvetage ! répéta 63 au capitaine.

— Chaque embarcation ne contient que dix places, répondit Toby Clotman… Nous prenons deux barques chacun et nous quittons le navire les premiers… Ce sont mes conditions !… Compris ?

— Compris, Capitaine ! acquiesça-t-il, en repartant déjà vers son interlocuteur.

Il retransmit les exigences de son supérieur à CAR123A, une fois revenu à sa place.

— Comment ? se vexa le serviteur du peuple… Nous sommes trente personnes et vous n’êtes que dix… Nous avons besoin de trois canots !

Le soldat répliqua…

— Nous avons un blessé et nous souhaitons utiliser la deuxième barque pour amener des provisions… Il y a quatre bateaux… la moitié chacun !… C’est à prendre ou à laisser !… Ne tardez pas trop à vous décider, car notre Capitaine tient à ce que nous quittions le navire les premiers…

— Mais c’est injuste ! s’emporta CAR123A… Vous êtes des ordures !

63 fit mine de repartir pour obliger le serviteur du peuple à accepter ses conditions. Il reconnaissait lui-même que la répartition proposée par son chef était loin d’être équitable, mais après tout, c’était quand même eux qui avaient déclenché cette catastrophe. Ils devaient assumer les conséquences.

— Je dis au Capitaine Clotman que vous n’êtes pas d’accord et que l’on cesse les discussions ? s’enquit 63 qui tournait déjà le dos au serviteur.

Contraint de céder, CAR123A finit par accepter ce plan qui leur était défavorable…

Les serviteurs du peuple assistèrent donc au chargement de la première chaloupe que les brigadiers remplirent à l’excès de victuailles…

Quand elle fut pleine à craquer, le capitaine Clotman donna l’ordre à trois de ses brigadiers d’actionner la manivelle pour abaisser le canot jusqu’à l’eau. 57 monta sur la cargaison et se prépara à maintenir la barque à l’écart de la coque du navire pendant la descente. La paroi n’étant plus verticale, le canot de sauvetage buterait forcément dessus.

À peine s’était-il mis en position que le cylindre horizontal du treuil qui soutenait le câble se déboita de son axe. La barque chuta lamentablement. Elle se retourna juste avant d’atteindre l’eau pour tomber violemment à plat dans la mer, écrasant de tout son poids 57. La charpente du petit bateau se coupa en deux. La majeure partie du contenu s’enfonça dans les profondeurs. Quelques minutes plus tard, le corps inerte de 57 réapparut à la surface, flottant au milieu des fruits et des légumes qui n’avaient pas encore coulé.

— Que les choses soient bien claires, Capitaine ! vociféra CAR123A, en dirigeant avec ses collègues leurs armes vers les brigadiers… Il ne vous reste plus qu’une seule barque… En cas de non-respect de notre contrat, nous tirerons !

Cette fois-ci, les hommes en noir préférèrent déposer tranquillement le canot sur l’eau pour s’introduire dedans quand il serait stabilisé. Ils s’occupèrent d’abord du blessé qui se tordait de douleur et le couchèrent à l’avant. 60 avait reçu une balle dans le ventre pendant la bagarre générale.

Ensuite, ils fixèrent les rames des deux côtés de la coque et s’écartèrent du navire.

— Nous nous retrouverons ! s’étrangla Toby Clotman, en dirigeant son poing vers les serviteurs… Notre vengeance sera terrible !

Quand ils estimèrent que les membres de la BS étaient assez loin, les serviteurs du peuple s’empressèrent de mettre à l’eau les deux embarcations qui restaient. À quinze dans chaque canot, ils étaient en surcharge et la ligne de flottaison atteignait pratiquement le haut du bordage.

Ils s’engagèrent à leur tour vers le large avec le désagréable sentiment d’être en danger. Même s’ils étaient soulagés d’avoir quitté le vaisseau suffisamment tôt, ils sentaient bien que dans ces petites barques, ils n’étaient pas vraiment à l’abri. Ils ramaient le plus délicatement possible pour éviter toute secousse risquant de les déstabiliser.

 

*

 

Pendant ce temps, les pensionnaires des « Iris » s’étaient ressaisis. Les jeunes adolescents avaient constitué avec leurs corps, une sorte d’échelle qui leur permettait d’atteindre l’un des hublots, en haut de la pièce. Chacun reposait sur les épaules de celui qui était en dessous de lui. Lucas était en bas, suivi de Colin, puis José, Roméo et enfin Salem. Quand ce dernier fut au niveau de la vitre, il l’examina attentivement pour comprendre comment l’ouvrir…

— Il y a un loquet sur le côté droit ! annonça-t-il à ses camarades.

— Essaie de l’actionner ! cria d’en bas, Alban Jolibois.

— Je n’y arrive pas, il est coincé !

Alban Jolibois se retourna vers la porte sur laquelle il reposait et de rage, tapa violemment avec son pied sur la poignée. Au bout d’un moment, elle commença à balloter puis rapidement, il finit par l’arracher de la serrure. Il saisit l’objet métallique et le donna à Lucas.

— Fais passer ! ordonna-t-il gentiment.

Lucas tendit son bras vers Colin pour lui remettre la poignée. Colin l’attrapa et effectua le même geste en direction de José. Quand ce fut le tour de Roméo, il approcha son bras au-dessus de sa tête pour la déposer dans la main de Salem…

Celui-ci serra l’objet bien fort pour éviter qu’il tombe.

— Qu’est-ce que j’en fais ? demanda-t-il à son professeur.

— Tu frappes sur le loquet !… Comme si c’était un marteau ! insista-t-il.

Salem cognait de toutes ses forces sur le système de fermeture quand subitement il se cassa et la vitre s’ouvrit devant lui violemment pour pendre dans le vide. Les gonds la retenaient du côté opposé au loquet.

Aussitôt, il passa sa tête dans le cercle et se retrouva face à la mer. Il s’empressa de scruter les environs…

— Les canots ! cria-t-il avec effroi… Les canots… Ils s’en vont avec les canots de sauvetage ! Ils nous ont abandonnés !

 

Autour d’un verre

 

         Depuis les quatre coins du globe, tous les modules scarabée, empruntés par les espions du PNC, étaient en route pour rejoindre leur base de repli, la ville sacrée de Machu Picchu. À l’intérieur des frégates qui les transportaient, un compartiment spécial leur était réservé. Une sorte de hangar microscopique, placé sur le pont à l’arrière du bâtiment.

Par mesure de sécurité, l’accès était strictement interdit aux membres de l’équipage. Un cercle peint en rouge autour de cette boîte aménagée, délimitait la zone à ne pas franchir. Les hommes du PNC qui possédaient une taille normale et qui avaient en charge l’acheminement de leurs confrères miniaturisés vers le continent américain, connaissaient la consigne. Ceci, pour éviter tout accident et risque d’écrasement.

La frégate où se trouvait prisonnier Karim Waren quittait la mer Méditerranée par le détroit de Gibraltar pour s’introduire dans l’Océan Atlantique. Dans cette nouvelle zone beaucoup moins protégée, le vent s’était brusquement levé. Il annonçait l’arrivée d’une grosse dépression. Le bateau se dirigeait vers une impressionnante masse nuageuse qui étalait sur plusieurs kilomètres son rideau de pluie, sombre et gris. La surface de l’eau était parsemée de petites vagues crêtées d’écume. Plus il avançait, plus les vagues se creusaient. Le tangage du navire s’intensifiait.

À l’intérieur du hangar, les modules scarabée risquaient de se renverser tellement ils étaient ballotés par ses oscillations. Le professeur Waren suivait attentivement les efforts du pilote qui manœuvrait les deux cornes antérieures de son appareil vers le mur le plus proche. Il réussit à s’accrocher à l’un des câbles qui étaient fixés dessus. Il le serra comme une tenaille. Quand il fut bien arrimé, il écarta ses pattes au maximum pour avoir le plus d’adhérence possible avec le sol. Dans cette position, il semblait désormais suffisamment stable pour parer aux variations d’inclinaison qu’il devrait subir pendant le voyage. Les autres modules suivirent son initiative et petit à petit, l’intérieur de l’abri s’organisait pour pouvoir patienter en toute sécurité, le temps que la tempête se termine.

 

Par malheur, un dernier module tentait de s’agripper à son tour quand une lame puissante passa par-dessus le pont du navire. Une partie de la vague s’engouffra dans l’entrepôt avant que celui-ci ait pu se fixer et l’emporta dans sa course. Lorsque l’eau se retira du local, elle le projeta au-dehors pour le jeter violemment sur le plancher du bateau.

Affolé, le pilote du scarabée artificiel ouvrit les élytres pour dégager les ailes de l’appareil et s’empressa de regagner son abri. À peine s’était-il élevé d’une trentaine de centimètres qu’une nouvelle bourrasque l’aspira plus haut dans les airs et l’envoya par-dessus le garde-corps du navire. Le module scarabée décrivit une grande courbe et comme une feuille morte détachée de son arbre, il tourbillonna pendant un long moment avant de terminer sa course dans la mer. Le plongeon fut brutal et l’appareil coula aussitôt pour ne jamais réapparaître.

Après avoir espéré fortement que le module réintègre le local, les hommes-miniature, encore à l’intérieur, jugèrent qu’il ne reviendrait pas et décidèrent avec regret de ne plus l’attendre. Pour éviter une nouvelle catastrophe, ils abaissèrent le rideau métallique de l’entrée du hangar afin d’assurer son étanchéité.

 

Dans l’habitacle de Karim Waren, plus personne ne parlait. Chaque passager écoutait consciencieusement le bruit de l’eau qui résonnait à travers les parois quand elle s’affalait sur leur boîte protectrice. Ils se sentaient si petits au milieu de cette mer en furie. Au bout de l’allée, deux hommes en noir apparurent tout d’un coup et s’avancèrent entre les fauteuils pour rejoindre le professeur.

— Professeur Waren ? intervint le premier des deux, une fois à son niveau, pouvez-vous nous suivre ?

— Pour quoi faire ? s’inquiéta-t-il… Que me voulez-vous ?

— Vous êtes convoqué auprès de son Excellence, le Comte de la Mouraille, répondit le soldat… Il souhaite s’entretenir avec vous.

— Qui est ce Comte ? s’étonna-t-il… Je n’ai jamais entendu parler de lui.

— Le Comte de la Mouraille est notre ministre, expliqua le deuxième compère. C’est lui qui représente l’autorité du PNC auprès des hommes-miniature.

— Ah oui ?… Et ce Comte de la Mouraille se trouve où ? demanda-t-il.

— À l’étage supérieur… Veuillez ne pas le faire trop attendre, il risquerait de s’impatienter.

Karim Waren, contraint d’accepter, se leva et suivit la paire de soldats qui reprenait l’allée principale en sens inverse. Quand ils atteignirent le palier de la plateforme, ils pénétrèrent dans l’ascenseur qui était face à eux. L’un des deux individus en tunique sombre appuya sur le bouton marqué du numéro six.

Une fois parvenus au dernier niveau, ils quittèrent la cabine pour rejoindre le comte de la Mouraille. Il était assis, seul, au milieu d’une rangée vide avec, autour de lui, une vingtaine de gardes du corps. Les deux soldats s’arrêtèrent au début de l’allée et firent signe à Karim Waren d’avancer sans eux. Il obéit et marcha en direction du comte, observé avec attention par les vigiles qui surveillaient ses mains, son regard, son allure ainsi que ses moindres gestes… Cela le mettait très mal à l’aise.

Lorsqu’il fut à quelques centimètres du ministre, un énorme bonhomme à l’œil menaçant s’interposa sur son passage et lui posa sa lourde main sur la poitrine.

— Stop ! lança-t-il de sa voix grave.

Sans dire un mot de plus, il tapota de haut en bas le corps de Karim Waren pour vérifier qu’il ne portait pas d’armes sur lui. Pendant que le gardien était occupé à contrôler ses jambes, le professeur en profita pour observer furtivement le comte de la Mouraille afin de voir à quoi il ressemblait. Il fut surpris par son allure qui ne concordait pas du tout avec l’idée qu’il s’était fait d’une personne de son rang…

L’homme était petit, le visage blafard avec de nombreuses taches cutanées et des cernes bleuâtres autour des yeux, une chevelure couleur moutarde, le ventre bedonnant et les jambes frêles. « Il ressemble à un joker de carte à jouer », pensa-t-il. « Quelle curieuse créature ! »…

Après avoir terminé sa besogne, le garde du corps se releva et s’écarta pour le laisser passer. Karim Waren s’approcha du comte à petits pas, avec un certain dégoût.

— Professeur Waren ! dit le comte de la Mouraille d’une voix éraillée. Quel plaisir de vous rencontrer enfin ! Soyez le bienvenu… Venez vous asseoir à côté de moi…

Le ministre se poussa nerveusement de sa place en montrant du doigt au professeur, le fauteuil libre qui était à sa gauche.

— Venez… N’ayez pas peur ! reprit-il avec un grand sourire. Nous allons causer tous les deux pour oublier l’orage qui s’abat sur notre bateau… Nous allons rêver à l’avenir… Aux beaux jours qui nous attendent !

 

*

 

Quand elle put établir le contact avec le comité des sages, l’équipe du professeur Boz apprit dans quelle terrible situation le peuple-miniature se retrouvait. Les sages les avertirent du souhait imminent du Grand Maître. Sa volonté farouche d’éliminer la totalité des cités terrestres. Cette décision impliquait la fuite de l’ensemble de la population vers les cités marines réparties au large des côtes des différents continents.

Pendant leurs mésaventures, ils découvrirent à quel point la conjoncture s’était complètement retournée à l’avantage du PNC. Comme leurs concitoyens, ils devaient désormais se replier vers la mer tant que des modules scarabée étaient encore disponibles pour les transporter.

— Nous sommes attendus au QG443441 !… C’est au nord de l’Italie, dans la plaine du Pô, expliqua Uliana à ses compagnons. D’après le comité des sages, cette base serait toujours habitée. Elle est la plus proche de notre emplacement… Nous pourrions ainsi rejoindre une cité dans la Mer Adriatique.

— Et comment allons-nous atteindre cette base ? interrogea Jawaad, un peu perplexe.

— Leçon numéro un, si je me rappelle bien ! intervint subitement Rita… Aurais-tu déjà oublié, Jawaad ?

— Euh, non… Enfin, si ?… Je ne sais plus très bien, expliqua-t-il avec confusion.

— L’accoudoir à gauche de ton siège possède combien de boutons ? lui demanda-t-elle.

— Trois ! réagit-il aussitôt, fier d’avoir répondu du tac au tac.

— Très bien, Jawaad ! le félicita-t-elle. Vois-tu le troisième bouton que nous n’avons encore jamais utilisé ?

— Oui ! répliqua Jawaad… Il permet d’actionner le système de téléguidage automatique, c’est ça ?

— Tout à fait ! confirma Rita… Il peut nous conduire jusqu’à la station la plus proche de notre position. Dans notre cas, puisque nous connaissons le « Géo-Positionnement par satellite » de la cité où nous souhaitons nous rendre, nous pouvons programmer les coordonnées qui nous intéressent… Nous serons directement transportés là-bas par nos modules personnels… Êtes-vous prêts à noter les valeurs de notre destination ?

Chacun s’empressa de saisir le clavier qui était devant lui et tapa sur les touches pour inscrire les paramètres du QG443441.

— Quarante-cinq degrés et vint cinq minutes nord, lui dicta Rita… Onze degrés et quatre-vingts minutes est… Altitude, cent mètres.

La carte de la région apparut sur leur petit écran et Théo BOZ repéra tout de suite les villes environnantes.

— Je situe très bien l’endroit, lança-t-il à ses compagnons… C’est entre Vérone et Padoue, près de l’ancienne ville de Venise qui a été recouverte par la mer. Cette fameuse « Cité des Doges » était magnifique… Ses palais entourés de canaux étaient tous plus beaux les uns que les autres. Les hommes ont tout fait pour essayer de la sauver, jusqu’à construire des portes mobiles aux différentes entrées de la « Lagune Vénitienne » qui l’encerclait. Ces protections devaient retenir la mer pendant les fortes marées. Mais quand l’eau veut passer, elle ne se laisse pas intimider par les réalisations des hommes, même pharaoniques… Elle a tout simplement contourné les barrages pour mieux pénétrer par l’arrière de la lagune. Et maintenant, la mer est aux portes de Padoue, quarante kilomètres plus loin… C’est elle qui commence à subir ce que les Vénitiens appelaient autrefois « l’acqua alta », quand ils avaient de l’eau au niveau des genoux.

Tous écoutaient le professeur avec beaucoup de respect, mais il comprit très vite dans leurs regards qu’ils étaient impatients de quitter les lieux avant qu’il ne soit trop tard. La distance à parcourir était importante.

— Bon, je crois que ce n’est pas tout à fait le moment de parler de l’ancien temps… Nous avons des choses plus urgentes à faire, n’est-ce pas ? Quand partons-nous, Rita ?

— Maintenant, Professeur ! déclara-t-elle. Profitons de la météo favorable pour nous envoler. Je suppose que le voyage durera toute la nuit et peut-être plus encore.

— Vous avez raison ! rajouta le professeur Boz. Donc, si j’ai bien compris, je me laisse conduire jusqu’à la base, c’est ça ?… Alors, rendez-vous au QG443441, d’accord ?

Tous se positionnèrent le plus confortablement possible dans leurs fauteuils et quand Rita donna le signal, ils appuyèrent sur le fameux bouton qui devait les expédier dans la plaine italienne. Les capsules s’élevèrent à quelques mètres du sol avant de se diriger à l’est des Alpes.

Ce soir-là, le ciel était particulièrement dégagé et l’absence de lune permettait aux étoiles de briller avec beaucoup d’intensité. Ils pouvaient discerner très nettement sur la sphère céleste les nombreuses constellations qui s’y dessinaient et chacun essayait de mettre un nom sur celles qu’il reconnaissait.

Au bout de plusieurs heures, le vertige les gagna. Ne distinguant pratiquement plus la terre, ils avaient la curieuse sensation d’être parmi les astres et de flotter dans le cosmos. Comme une poussière à l’origine de l’univers. Ils commençaient à cligner des yeux, car la fatigue les rattrapait de façon insidieuse. Dormaient-ils déjà ? Étaient-ils au milieu d’un rêve ? Ils ne savaient plus s’ils étaient dans le réel ou dans un monde imaginaire.

Les six petites bulles magiques traversaient, avec une régularité parfaite, ce sublime univers qui scintillait de tous côtés.

 

*

 

Le ministre avalait goulûment son dixième verre d’une substance ressemblant étrangement au whisky… Le professeur écoutait les propos, de moins en moins cohérents, de son interlocuteur. La façon dont s’exprimait le dignitaire, en levant les bras en l’air dès qu’il commençait une phrase, lui faisait plutôt penser qu’il était ivre. Quand il tournait son visage vers lui, sa puissante haleine lui renvoyait des vapeurs d’alcool qui lui donnaient la nausée. Il mettait discrètement sa main devant sa bouche pour se retenir de vomir.

— Vous serez bientôt un homme riche ! chuchota le comte de la Mouraille à l’oreille de Karim Waren. Si, si, croyez-moi… Vous serez très riche, extrêmement riche !

Grâce à l’alcool, le teint pâle de ses joues avait fait place à une peau désormais bien rosée. Son nez était, quant à lui, d’un rouge éclatant. Le comte de la Mouraille était parti pour parler longtemps…

—… Le Grand Maître m’a choisi pour diriger les opérations d’espionnage… et pour trouver un moyen de permettre à nos hommes de retrouver une taille normale… Car nous aurons besoin de main d’œuvre pour que l’élite du parti puisse subvenir à ses obligations. C’est moi qui commanderai le peuple chargé des basses besognes. Elle sera au service de la nouvelle cour de dignitaires afin qu’elle profite tranquillement des plaisirs de la vie. Nous devons instaurer le retour nécessaire de la monarchie… Revenir à ces temps bienheureux où la noblesse transportait avec elle de vraies valeurs… Chacun retrouvera sa place. L’ordre et la hiérarchie seront de nouveau respectés… C’est comme ça que le monde peut progresser… Il y a eu beaucoup trop de laxisme dans les précédentes gouvernances. C’est cette négligence qui nous a poussés à prendre toutes ces tristes décisions. Nous reconstruirons ce monde avec les plus audacieux et laisserons de côté ceux qui n’ont pas cru à l’avenir de l’humanité. Nous avons d’autres ambitions que de nous réduire en larves de moustiques !

Le comte s’affaissait progressivement dans son fauteuil. Ses yeux devenaient vitreux et son sourire semblait de plus en plus large, au fur et à mesure qu’il s’exprimait.

— Le Grand Maître connaît mes goûts pour les belles choses. Si je réussis ma mission, il m’a promis, en récompense, de m’offrir le château de Versailles…

— Rien que ça ! s’étonna le professeur, incrédule.

— Mieux encore ! insista-t-il, car nous avons convenu que je puisse meubler ce château de tous les objets d’art de mon choix. Je n’aurai qu’à puiser parmi les trésors du monde entier, stockés par vos soins dans les entrepôts situés sous la chaîne du massif alpin.

— Je doute fort, Excellence, que vous parveniez à pénétrer dans ce gigantesque trésor, objecta Karim Waren… J’ai entendu dire qu’une dizaine de codes, tous plus compliqués les uns que les autres, étaient nécessaires pour ouvrir les différentes portes de cet imposant coffre-fort…

— Aa ah… Professeur Waren… Je viens de vous expliquer que j’étais à la tête du service d’espionnage du PNC… Vous me prenez pour plus bête que je ne le suis, regardez !

Le comte de la Mouraille écarta le haut de sa chemise pour dégager son poitrail et lui montra une chaîne en or qui portait un médaillon. Il le saisit avec sa main libre, repoussa celle qui tenait le verre d’alcool et tendit vers le professeur le bijou de forme ovale. Il pouvait apercevoir une succession de chiffres et de lettres, gravés dans le métal précieux.

— Tout est noté là-dedans, Professeur… La combinaison complète, la formule magique, le sésame qui me permettra d’ouvrir la caverne d’Ali Baba ! s’esclaffa le comte de la Mouraille, en appliquant soigneusement le bijou sur sa peau et en reboutonnant sa chemise jusqu’au col avec méticulosité.

Pratiquement couché sur son siège, le ministre semblait succomber aux effets de la boisson. Il approcha sa coupe vers ses lèvres et aspira bruyamment les dernières gouttes qui étaient toujours au fond.

— Encore !… Encore à boire ! hurla-t-il à ses sbires qui accoururent pour le servir.

Le verre à nouveau plein, le comte de la Mouraille tourna sa tête qui reposait maintenant contre le bas du dossier et s’adressa une nouvelle fois au professeur.

— Je bois à votre richesse, Professeur ! balbutia-t-il. Vous aussi, vous pourrez piocher dans le fabuleux trésor !

— J’ai peur de vous décevoir, Excellence, mais j’avoue ne pas avoir les mêmes ambitions que vous…

— Ça viendra, Professeur !… Vous avez encore besoin d’un peu de temps… Soyez patient ! Je suis là pour faire votre éducation, pour vous apprendre le goût du pouvoir… Je sens en vous, un grand politicien. Vous découvrirez comme il est agréable de voir les gens se plier devant vous, car vous êtes riche et puissant… Uniquement, parce qu’ils ont besoin de vous pour exister… Et pour entretenir cela, vous devez veiller à leur ôter un peu de liberté. Les maintenir dans un système qui les rend dépendants…

— Mais c’est affreux ce que vous dites-là ! s’indigna Karim Waren. Je ne partage pas du tout cette conception du pouvoir.

— Ça viendra, Professeur ! reprit-il lentement… Je… je vous… apprendrai tout… ça…

Le cristal éclata en mille morceaux quand le verre du ministre tomba au sol. Le comte de la Mouraille s’était endormi subitement. La grande quantité d’alcool ingurgitée avait fini par l’assommer et il ronflait dorénavant comme un bienheureux.

Karim Waren, tout d’abord surpris, s’empressa de se lever pour quitter les lieux.

— Stop ! lui ordonna le même garde du corps qui l’avait interpellé à son arrivée… Vous pourrez partir d’ici quand le Comte vous en donnera l’autorisation !

Le professeur fut obligé de se rasseoir. Il contempla cette grosse masse mugissante qui était affalée sur la banquette, à côté de lui.

Chaque respiration l’irritait un peu plus. Il ragea de devoir supporter cette présence obscène qui semblait le retenir à sa place avec un malin plaisir.

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