#ConfinementJour11 – Partage de lecture du roman  » 2152  » – Chapitres 28, 29 et 30

© Paul Maraud, 2018, pour le texte. Tous droits réservés.
© Éditions Semis de mots, 2018. Bordeaux – Nouvelle Aquitaine
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, décembre 2018.
Dépôt légal : décembre 2018

 

 

2152

Deuxième période

« Lancez le programme de clonage ! »

Commander le cerveau

 

Théo Boz et Karim Waren avaient repris avec plaisir leurs travaux de recherche. Ils avaient dû les interrompre pour superviser le bon déroulement de la miniaturisation de l’espèce humaine. Dorénavant, ils surveillaient le comportement de leurs contemporains et particulièrement la santé de leurs cellules.

Ils tenaient à s’assurer que celles-ci n’avaient perdu aucune propriété et que la diminution de leur taille n’altérait pas le fonctionnement des organes vitaux. « Les muscles, les nerfs, les vaisseaux, les membranes se sont-ils réduits en gardant les mêmes proportions ? Leur élasticité, leur tonicité et leur résistance sont-elles restées intactes ? Le cœur et les poumons ont-ils subi des dégradations irréversibles ? », se demandait Théo Boz, les yeux fixés sur son microscope. Certes, les essais précédant leur mutation avaient tous étaient concluants, mais, l’expérience s’étant reproduite des milliards de fois, le risque d’erreurs pouvait être plus important. Pourtant, plus les chercheurs avançaient dans leurs contrôles, plus ils avaient le sentiment que cette diminution avait été profitable au genre humain.

Tout d’abord, ils avaient constaté sur chaque personne que, proportionnellement, l’organisme consommait beaucoup moins d’énergie dans ses efforts de déplacement depuis qu’il ne pesait que quelques milligrammes. Ensuite, du fait de son gabarit microscopique, les échanges gazeux étaient plus rapides et le corps renouvelait son oxygène avec plus d’efficacité. Il fatiguait donc moins et récupérait en un rien de temps. Il gagnait en vitalité.

Enfin, il semblait même que l’action des neurones était améliorée et que la vitesse de transmission de l’information au niveau des cellules nerveuses avait augmenté. Les nouveaux hommes-miniature deviendraient-ils plus intelligents et plus vifs d’esprit avec un cerveau encore mieux stimulé ?

Théo Boz observait maintenant l’anatomie des globules rouges du sang tandis que Karim Waren rangeait ses coupes histologiques dans sa boite à lamelles.

— Je crois que nous devrions rejoindre notre ami Honoré, dit-il à Théo Boz en regardant sa montre. Nous avions prévu de le prendre au passage pour nous rendre au Centre Technique. Siang Bingkong nous a prévenus que le simulateur du téléguidage neuronal était prêt pour les tests.

 

Le professeur Boz avait rencontré Honoré Foutwana, il y a près de dix ans, à l’occasion d’un congrès de neurosciences en Afrique. Il avait été impressionné par sa culture et surtout par ses trouvailles tout à fait novatrices dans ce domaine. Depuis, il lui demandait souvent conseil lorsqu’il travaillait sur le cerveau et celui-ci répondait toujours positivement. Pour l’heure, le professeur Foutwana s’était joint à lui pour mettre au point cette option de téléguidage qui s’avèrerait fondamentale pour le déplacement des modules sur de grandes distances.

Théo Boz et Karim Waren entouraient leur ami, Honoré Foutwana, tandis qu’ils s’approchaient des ateliers de Siang Bingkong…

— Comment allez-vous Professeur ? s’adressa Siang Bingkong à Théo Boz. J’ai entendu dire que vous étiez devenu un pilote de haut niveau et que les modules mouche n’avaient plus de secret pour vous…

Siang Bingkong se rappelait l’étonnement du professeur lorsqu’il l’avait vu commander sa voiturette avec une manette de jeu vidéo, le jour de son arrivée au QG2. Puis, avec un grand sourire, il accueillit les professeurs Foutwana et Waren dans son laboratoire. Les membres du comité des sages étaient également tous présents, la séance pouvait débuter.

— Asseyez-vous ! dit-il… Le temps que je mette le simulateur en marche…

Une fois que chacun fut bien installé, il s’adressa à son public pour lui expliquer la situation.

— Votre souhait, commença-t-il en interpellant les trois professeurs, était de trouver un système qui permettrait à nos modules motorisés, une fois posés sur un animal, de se relier à son cerveau afin d’en prendre les commandes. Le but serait de pouvoir se déplacer grâce à leur capacité motrice sur des trajets importants… N’est-ce pas messieurs ?

— Tout à fait, répondirent-ils en chœur.

— Comment pouvions-nous nous interposer dans le fonctionnement du cerveau de l’animal pour le diriger ?… Nos laboratoires vous ont fait savoir qu’ils n’étaient pas compétents pour travailler sur un tel projet… Cependant, nous pensions être capables de vous brancher sur l’encéphale, à vous ensuite d’imaginer la façon d’intervenir à l’intérieur… Sommes-nous toujours d’accord ?

— C’est exact, confirma le professeur Foutwana… Et, par la suite, nous vous avons juste demandé de nous mettre en contact avec n’importe quelle partie du système neuronal de l’animal. Que ce soit au niveau du cerveau ou bien de la moelle épinière, voire même, si cela n’était pas possible, uniquement avec une fibre nerveuse.

— Parfait ! reprit Siang Bingkong. Notre objectif est donc atteint puisque nous avons reproduit un axone artificiel capable de se brancher avec la zone terminale d’un véritable neurone. Cette fibre factice est dotée d’une tête chercheuse qui l’oriente sous la peau jusqu’à sa fixation sur le nerf le plus proche… J’ai le plaisir de vous présenter notre simulateur de téléguidage neuronal à forme humaine.

Siang Bingkong montra le mannequin qui était à côté de lui, imitant à la perfection l’anatomie d’une personne de quarante ans.

— Nous avons fait le choix, reprit-il, de travailler sur l’encéphale humain en raison de sa grande complexité. En effet, nous avons émis l’hypothèse que, par la suite, la transcription de nos expériences sur des modèles d’animaux plus simples serait forcément plus aisée… et maintenant, je vous cède la parole, Professeur.

Les trois professeurs remercièrent Siang Bingkong pour sa brillante communication et Honoré Foutwana lui laissa sa place pour venir parler à son tour à l’assemblée. Il brancha son ordinateur sur le simulateur.

À ce moment-là, fut projeté en grand, sur l’écran qui était derrière lui, le schéma simplifié de son système nerveux. On pouvait voir, au centre, la moelle épinière ressemblant à un gros tronc d’où partaient des fibres blanches vers toutes les zones du corps. Au-dessus de ce tronc, apparaissait vers l’arrière, une petite masse, le cervelet et vers l’avant, un bloc beaucoup plus important qui représentait le cerveau.

— Pour faire suite à l’intervention de Siang, déclara-t-il… et pour ne pas être trop long, je vais faire devant vous une expérimentation que vous pourrez visualiser sur l’écran mural… J’enfonce une aiguille extrêmement fine dans le doigt de pied du mannequin, ce qui crée un point coloré au niveau de la zone d’impact…

Tous observaient ce minuscule témoin qui se déplaça le long d’une fibre nerveuse pour rejoindre le tronc. De là, il remonta l’axe principal pour atteindre la tête. Un faisceau lumineux éclaira intensément toute la partie antérieure du cerveau pendant un certain temps. La lueur quitta cette région pour se diriger vers d’autres zones du cerveau et traversa le cervelet pour redescendre ensuite vers le tronc.

À nouveau, elle longea une fibre nerveuse jusqu’à se diviser en un nombre considérable de petits points qui se répartirent sur l’ensemble de la jambe, ce qui actionna la contraction des muscles du membre inférieur qui se souleva.

— Ce que nous devons comprendre dans cette expérience, expliqua-t-il… c’est que la seule zone qui prend la décision de planifier le mouvement de la jambe pour la soustraire à la douleur provoquée par l’aiguille… correspond au secteur antérieur du cerveau. Ce lobe frontal qui a subi une forte excitation est le capitaine du bateau !… Toutes les autres parties de l’encéphale se distribuent des rôles pour exécuter l’ordre du capitaine qui se traduit au final par l’activation des muscles. Autrement dit, si l’on veut maîtriser le commandement du navire, nous devons absolument prendre la place du capitaine…

— Nous aurions donc localisé la région du cerveau qui administre les mouvements, intervint Théo Boz… Mais comment pouvons-nous espérer contraindre un animal à exécuter des ordres qui lui viendraient de l’extérieur ?

— Je propose de créer des perturbations dans la partie frontale du cerveau pour la rendre inefficace et remplacer les intentions de l’animal par nos propres desseins… Comment ? Regardez…

Honoré Foutwana montra à son public une boite transparente qui était posée sur la table, à proximité de l’ordinateur. Il dévissa le couvercle et présenta le mini-module mouche qui était disposé dedans.

— Ceci est un drone ! fit-il remarquer avec enthousiasme. Un appareil qui peut se diriger à distance, sans personne à l’intérieur. Il sera très utile pour notre essai.

Il invita Siang Bingkong à le rejoindre pour qu’il s’installe à ses côtés, au niveau d’une petite plateforme imitant la cabine de pilotage. Il prit ainsi la place qu’aurait occupée le pilote dans un vrai module et mit le casque de commande sur sa tête. Puis, il brancha le câble à l’ordinateur d’Honoré Foutwana… Il saisit ensuite dans ses mains la télécommande du drone et fit signe qu’il était prêt à intervenir dès son signal.

— Siang va guider ce module-miniature sur notre mannequin, continua-t-il. Imaginez qu’il soit l’animal que nous souhaitons diriger…

Le petit insecte s’éleva dans les airs, dessina deux cercles autour du buste d’Honoré Foutwana et fonça vers le modèle articulé. La mouche artificielle se posa sur son épaule et Siang Bingkong sélectionna la commande neuronale sur sa manette…

— Observez sur l’écran, commenta-t-il, la structure de la tête du drone… Nous nous sommes inspirés de l’anatomie d’une tique pour permettre au module de s’accrocher fermement à l’intérieur de la peau… Vous pouvez voir ce que l’on appelle communément, le rostre et les deux chélicères. Autrement dit, un harpon et deux crochets… Le premier crochet occasionne une piqûre qui anesthésie la peau. Cette région devenant insensible, le harpon peut s’enfoncer à l’intérieur pour un premier ancrage et envoyer un petit filament à la recherche d’un nerf pour se brancher dessus. En même temps, une colle synthétique se répand autour du harpon afin d’assurer une meilleure fixation de notre module sur le sujet. Lorsque nous déciderons de nous détacher de l’animal, le deuxième crochet injectera une substance chimique qui désagrègera instantanément cette colle.

L’écran retransmettait en détail le forage et l’accrochage du drone au niveau de l’épaule quand un signal lumineux indiqua que la liaison nerveuse était effectuée.

— Ce sont des stimulations électriques, poursuivit-il, qui permettent la propagation de l’information le long des fibres nerveuses… J’ai donc mis au point un langage électronique codé, capable de reproduire ce phénomène. Il peut faire parvenir au cerveau de l’animal cible nos propres messages. Une fois le nerf atteint, une perturbation électrique s’active aussitôt sur son lobe frontal et l’isole complètement de l’ensemble du système nerveux. Elle neutralise son action et nous en profitons pour brancher le cerveau du pilote du module à celui du sujet, grâce à cette assistance informatique. Le pilote voit désormais à travers les yeux de l’animal et peut lui imposer de répondre en fonction de sa pensée. En opérant directement sur son cerveau, il s’est, en quelque sorte, immiscé en lui !

Siang Bingkong commandait effectivement le mannequin qui évoluait sous son impulsion vers le sage Vasek Krozek, devant les autres convives stupéfaits. Celui-ci se mit à pâlir de peur… L’homme artificiel le prit dans ses bras malgré sa résistance et le porta jusqu’à Honoré Foutwana, puis le déposa en douceur sur le sol…

Impressionnés par cette démonstration, les participants ovationnèrent les deux chercheurs. Ils étaient tous conscients que cette trouvaille révolutionnerait leur façon de se déplacer sur terre, mais plus que cela, ils réalisaient à quel point cette invention les aiderait à se défendre contre leurs prédateurs, aussi géants soient-ils…

Honoré Foutwana réclama le silence pour faire une déclaration.

— Mesdames, Messieurs… Je vous demande encore un peu d’attention, s’il vous plaît. Le simulateur vient de nous démontrer que ce programme informatique fonctionne… Il nous reste malgré tout une dernière étape à franchir… l’expérimenter sur un animal en chair et en os ! Qui aura l’audace d’affronter un de ces géants pour vérifier les pouvoirs de notre invention ? Ce sera pourtant le seul moyen d’en être définitivement sûr.

Cette intervention ramena tout le monde à la réalité et un silence pesant s’installa au milieu de l’assemblée. Personne n’osait regarder son voisin pour ne pas avouer sa peur. Le risque était énorme et ils en avaient bien conscience.

— Moi ! proposa courageusement Théo Boz… Je suis à l’origine du projet et j’estime que cet essai est capital pour l’avenir de notre civilisation. Je me porte volontaire !

 

De nouveaux amis

 

Dans la salle de commandement, au cœur de la cité d’Euphrosyne, Susie Cartoon se plaignait auprès du Grand Maître de l’absence d’électricité…

— Si vous ne rétablissez pas le courant immédiatement, tous mes travaux seront réduits à néant !… Ce serait la catastrophe !

— Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle Cartoon, répondit-il calmement. Nous allons arranger ce petit incident très rapidement… En attendant, votre laboratoire bénéficie d’une alimentation électrique temporaire grâce aux groupes électrogènes de la cité.

— Les appareils que j’utilise sont très sensibles… Des écarts trop importants d’intensité risqueraient de les endommager. Je ne garantis rien sur les résultats de mes recherches si je dois travailler dans ces conditions !… Avez-vous au moins une idée de la raison de cet incident ?

— Nos espions nous ont fait savoir que le comité des sages du peuple-miniature avait découvert notre existence. Bien que les petits hommes ne connaissent toujours pas nos intentions, notre organisation les inquiète. Ils ont décidé de nous priver d’énergie en coupant l’alimentation des anciens circuits de distribution.

— Mais cela est extrêmement grave ! conclut Susie Cartoon. Il en va de la survie de notre société… Que comptez-vous faire ? Vous avez sûrement prévu une parade, n’est-ce pas ?

Number one qui assistait à la conversation intervint d’un air hautain.

— Mademoiselle Cartoon, si le PNC s’est installé dans cette région, c’est à la fois parce qu’elle était suffisamment isolée du reste de la population et surtout, parce que nous sommes au cœur des quelques dernières ressources d’énergies fossiles de la planète. Durant les préparatifs de miniaturisation de l’espèce humaine, le Parti de la Nouvelle Chance a eu le temps de construire sa base technique en toute discrétion. Le pétrole est sous nos pieds. Nous sommes branchés sur les réserves de gaz sibériens et nous mettrons dès demain notre centrale nucléaire en activité… qui apportera ainsi toute l’électricité nécessaire dans vos ateliers.

— Vos recherches sont essentielles pour l’avenir de notre humanité, Mademoiselle Cartoon, poursuivit gravement le Grand Maître. Pour rien au monde, nous ne souhaiterions que vous arrêtiez vos activités… Quant à ces imbéciles de sous-hommes réduits, j’en fais mon affaire !… Vous pouvez compter sur moi.

 

*

 

Les jeunes étaient maintenant entassés dans deux immenses chapiteaux. Les membres de la BS les surveillaient ainsi plus facilement. Ils avaient l’interdiction de sortir de ces sinistres toiles de cirque tant que la cité souterraine d’Aglaé ne serait pas à nouveau opérationnelle. En attendant un éventuel transfert, les serviteurs du peuple essayaient de les réconforter en apportant des boissons chaudes et des sandwichs. Le temps n’était plus à la fête et l’on sentait dans leurs regards une certaine inquiétude. Ils étaient responsables de leur santé et ils ne voulaient surtout pas perdre le seul trésor qui était en leur possession, celui qui permettrait à leur organisation de créer une descendance. Il n’était donc plus question, pour l’instant, de leur faire ingurgiter des breuvages colorés et des drogues diverses, mais au contraire de les requinquer et de s’assurer qu’ils tiennent physiquement et qu’ils soient capables de supporter cette épreuve.

 

— Je m’appelle Mattéo ! – ces paroles étaient adressées à son voisin qui mordait voracement dans son morceau de pain -… Et toi ?

— Moi ?… Rachid, lui répondit-il la bouche pleine sans quitter de vue son repas.

— Tu es ici de ton plein gré ou bien parce que tu as été kidnappé, comme moi ? interrogea Mattéo.

— Kidnappé… comme toi.

— Comment ça ?

Il posa alors ses deux mains sur ses genoux et le fixa dans les yeux.

— Je ne sais plus très bien… J’étais avec ma tribu, au milieu du désert de sable… Mon oncle m’avait demandé d’amener deux jeunes dromadaires vers leur mère qui était à l’écart de notre campement, dans un petit enclos construit avec des épineux. Après les avoir conduits à l’intérieur, je suis parti derrière une dune pour ramasser quelques brindilles mortes pour le feu… Pendant que je me baissais, j’ai reçu un coup sur la nuque… Je me suis évanoui.

Rachid tourna de nouveau la tête vers son sandwich et continua son repas d’un air rêveur. Lui aussi était bien loin de ses dunes. À peine eut-il fini son casse-croûte qu’il se leva pour en chercher un autre. Une fois debout, Mattéo réalisa comme il était grand et maigre, ce qui expliquait peut-être son gros appétit… Chargé d’un bol de soupe et d’un nouveau sandwich, il vint s’asseoir à côté de lui. Cette fois-ci, il sourit et lui présenta le bouillon généreusement.

— Tu en veux ? lui proposa-t-il.

Mattéo accepta son offre avec plaisir et fut touché par ce geste. Il tenait précautionneusement le bol dans ses mains pour ne pas le renverser et tendait ses lèvres prudemment vers le liquide brûlant dont la fumée s’étalait sur sa chevelure.

— Dès que je pourrai, j’essaierai de m’enfuir d’ici, lui murmura-t-il discrètement, au-dessus de sa boisson.

Rachid ne parut pas perturbé par ses propos et continua à mastiquer régulièrement. Au bout d’un moment, il enfourna dans sa bouche le reste de son pique-nique et lui dit :

— Le jour où tu déchideras de partir… penche à moi… je chuis OK.

Mattéo venait de se faire un allié supplémentaire. Il présenta Rachid à Poe. Ensuite, ils pensèrent chercher discrètement trois ou quatre autres sympathisants qui partageraient cette même volonté. Dans un premier temps, ils devaient constituer un petit groupe fiable pour prendre le temps de se connaître et de déterminer une ligne d’action. C’est seulement à ce moment-là qu’ils agrandiraient leur réseau pour mener à bien un projet d’évasion. Ils s’étaient mis d’accord pour choisir ensemble ces nouveaux complices.

 

Pendant qu’ils déambulaient au milieu de la foule, ils aperçurent des serviteurs qui s’affairaient à réveiller une jeune fille. Elle avait perdu connaissance. Quatre membres de la Brigade Spéciale accouraient pour écarter les curieux qui s’étaient rapprochés de la scène…

« Décidément, ces brigadiers manquent de savoir-vivre », pensa Mattéo. « Ils semblent incapables de communiquer avec gentillesse ». À peine étaient-ils arrivés que, déjà, ils commençaient à repousser les spectateurs avec brutalité. L’un d’eux attrapa une adolescente par le poignet et l’envoya balader dans la foule. Elle se releva aussitôt et courut vers son agresseur pour l’injurier.

— Mais qui êtes-vous pour vous comporter comme ça ? hurla-t-elle. Nous ne sommes pas des bêtes !

— Tais-toi ! lui cria-t-il à son tour en gonflant son torse pour l’intimider.

— Qu’est-ce qu’on vous a fait pour que vous soyez aussi méchants avec nous ? protesta-t-elle… Vous êtes pires que des chiens enragés !

La brute, vexée, s’avança d’un air menaçant vers la jeune fille qui préféra détaler devant ce molosse en furie.

— Vous êtes fou ! Vous êtes tous fous, ici ! hurla-t-elle en s’échappant.

Quelques instants plus tard, les trois adolescents se présentèrent à elle. Après qu’ils lui aient expliqué leurs plans, Yoko se joignit avec enthousiasme à leur équipe. Elle était d’origine asiatique. Elle aussi avait été enlevée par les membres du PNC, au milieu de la rizière où elle travaillait…

C’était en fin de journée, dans une parcelle cultivée. Elle aperçut les hommes en noir qui se dirigeaient vers elle pendant qu’elle consolidait une petite digue qui avait été abimée par le passage d’un buffle. Inquiète, elle avait regardé dans tous les sens pour voir si les gens du village étaient encore là, mais il était déjà trop tard ; ils avaient tous quitté les lieux. Pressentant le danger, elle abandonna son ouvrage et s’engagea, tremblante de peur, au milieu du champ irrigué. Les jambes enfoncées dans la boue jusqu’aux genoux, elle les attendait en tenant fermement sa houe dans ses mains, prête à se battre.

Ils étaient trois, debout sur le barrage en terre qui encerclait la retenue d’eau, à six mètres de distance. « S’ils veulent me rejoindre », s’imagina-t-elle, « ils devront forcément s’avancer eux aussi dans ce marécage ». Ils hésitèrent un moment puis l’un d’entre eux osa pénétrer dans le champ inondé… Yoko cria de toutes ses forces, espérant alerter un paysan qui aurait pu rester dans les parages sans qu’elle l’ait vu. Du coup, l’étranger accéléra son allure. Sur ce sol meuble et glissant, il perdit l’équilibre et tomba à côté d’elle. Elle en profita pour le frapper avec le soc métallique de son outil, mais il saisit le manche en bois de l’instrument et la renversa à son tour. Affalée dans la boue, la bouche pleine de vase, elle essayait de s’extirper de ce bain limoneux, de peur de se noyer.

Les deux autres compères l’avaient rattrapée. Le premier recouvrit sa tête d’une toile de jute. Elle étouffait dans ce drap, mais à travers les mailles irrégulières du tissu, elle arrivait à percevoir encore leurs sombres silhouettes… Elle râlait et se débattait comme elle pouvait… Ils la piquèrent à la cuisse avec une petite seringue et, très rapidement, l’effet de la drogue administrée la plongea dans un profond sommeil.

 

Les trois derniers membres de leur clan furent trouvés le soir au dîner… Mattéo s’était introduit dans la file qui avançait lentement vers les serviteurs du peuple. Ils distribuaient les plateaux-repas. Ceux qui le souhaitaient pouvaient réclamer une part supplémentaire en fonction de leur appétit. Un serviteur questionna un des jeunes qui était arrivé au début de la rangée :

— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il gentiment à l’enfant.

— Shad, répondit-il.

— Tu as très faim, Shad ?

— Oui, assez…

— Désires-tu une double ration ou ce plateau te suffit ? continua-t-il à l’interroger.

— J’en veux bien un peu plus…

Tout en remplissant son assiette, l’homme s’inquiétait de savoir si tout se passait bien…

— Ça va ? Tu t’es fait des amis ? Es-tu bien installé ?… Tu ne manques de rien ?

Mais le brigadier qui surveillait à côté la progression de la rangée s’impatientait déjà et coupa la parole au serviteur.

— C’est bon, grogna-t-il… Tu le sers et il s’éloigne ! Si l’on commence à les questionner un par un, on y est encore jusqu’à minuit !

Par malheur, le serviteur osa répondre au brigadier. Calmement, il lui fit remarquer qu’il avait un rôle à jouer, celui de remonter le moral des enfants en attendant qu’ils soient logés dans de meilleures conditions…

— Et depuis quand un serviteur du peuple se permet de ne pas obéir à la BS ? l’interpella-t-il sévèrement.

— Je ne vous désobéis pas, précisa-t-il, légèrement embarrassé par la menace du brigadier… Je vous explique simplement que ces enfants ont besoin d’un peu plus d’attention en ce moment… Je suppose que ce n’est pas facile pour eux et je pense que mon rôle…

— Tu supposes… et tu penses ? s’étrangla le brigadier, mais je rêve !

Il saisit vigoureusement le col de son kimono avec ses deux grosses mains et souleva le serviteur d’une vingtaine de centimètres pour coller sa tête contre la sienne. Puis il s’esclaffa…

— Regardez-moi ce bon à rien qui pense et qui suppose… et qui en plus considère qu’il peut me faire la morale !?… Et bien, moi, je pense aussi… et je crois que tu as besoin de faire un petit stage en centre de rééducation pour que tu comprennes mieux ton vrai rôle au sein du PNC… Emmenez-le !

Un silence de plomb s’installa subitement autour de la table. La sentence prononcée par l’homme en noir frappa de stupeur le serviteur qui s’écroula par terre. Terrifié, il s’agrippa au pantalon du soldat.

— Non ! Pitié !… Pas le centre de redressement… Je vous en supplie ! gémit-il en suffoquant, tellement il était terrorisé.

Le brigadier, impassible, fit mine de l’ignorer, attendant sans bouger qu’on le transporte à la cité d’Euphrosyne. Ils le virent s’éloigner en hurlant, traîné fermement par deux autres agents tout aussi inhumains, tandis que les serviteurs du peuple qui étaient sur les lieux, par peur de représailles, n’osaient intervenir. Ils s’obligeaient à détourner leurs regards de la scène.

Les jeunes se retrouvaient seuls face à ce cruel soldat quand Shad prit soudain la parole.

— Cette personne est-elle punie parce qu’elle était aimable avec moi ? eut-il l’audace de demander.

— Prends ton assiette et dégage ! ordonna-t-il d’un ton sans réplique en tapant du poing sur la table pour l’impressionner un peu plus.

Shad ne se laissa pas décontenancer pour autant. Il saisit son plat et le lui envoya dans la figure. La purée de pommes de terre dégoulina sur son visage stupéfait. La jeune fille qui était derrière lui, également choquée, en fit autant. Elle s’appelait Indra. Le troisième garçon de la file, particulièrement costaud, souleva la grosse marmite de purée au-dessus de sa tête et la lança de toutes ses forces sur l’horrible individu. Celui-ci reçut l’énorme casserole dans la poitrine et tomba à la renverse tout en agrippant de ses mains l’objet encombrant et chaud. Le contenu du récipient recouvrit tout son buste et, à demi assommé, il appela de l’aide en levant les bras. La violence du choc lui avait coupé le souffle, il était incapable d’articuler un seul son. Étant juste devant, Mattéo n’avait plus qu’à retirer le tréteau de la table qui était de son côté et tous les plats, assiettes et couverts qui étaient disposés dessus basculèrent avec fracas sur l’horrible bonhomme.

— Je m’appelle Kimbu ! lui dit le grand garçon avec un sourire radieux qui détonait au milieu de son visage extrêmement sombre. Il serra la main de Mattéo pour le féliciter de son soutien.

Puis, sous les applaudissements et les rires de tous les jeunes qui étaient autour d’eux, il déclara :

— Qui sème le vent récolte la tempête !

Les serviteurs du peuple, complètement affolés, couraient dans tous les sens pour remettre un peu d’ordre dans tout ce bazar et tentaient de ranimer le brigadier. Déjà, les autres membres de la Brigade Spéciale présents sous le chapiteau, alertés par le vacarme, venaient en renfort. Les adolescents préférèrent tous déguerpir… En moins de deux minutes, plus un seul jeune n’était autour des tables. Ils virent disparaître au loin le blessé dans un brancard pendant qu’arrivait Number one, prévenu d’urgence par ses troupes. Il sembla donner des ordres à ses subordonnés et repartit très vite. Il paraissait pressé… L’affaire devait être étouffée pour que le calme revienne. La distribution du dîner recommença et ils firent à nouveau la queue pour être servis, comme si rien ne s’était passé. Tout en mangeant au milieu de ses nouveaux amis, Mattéo reprenait espoir. Ensemble, ils parviendraient sûrement à quitter ce lieu maudit. Ses compagnons symbolisaient à eux seuls la liberté. Ils étaient trop joyeux et pleins de vie pour rester enfermés dans une cage comme des oiseaux…

Après le repas, ils décidèrent d’installer leurs couchettes au même endroit. Ils ne voulaient plus se séparer tellement ils étaient contents de faire un groupe soudé prêt à se battre contre leurs tyrans. Ils étaient conscients qu’à eux sept, ils pouvaient changer le cours des événements. Poe qui était à côté, s’approcha de Mattéo et lui murmura à l’oreille avec un sourire complice.

— À nous la liberté !

Sur ces douces paroles, ils s’endormirent presque aussitôt.

 

Pourtant, au milieu de la nuit, alors que Mattéo rêvait comme un bienheureux, il eut la sensation qu’on lui tirait le bras par le poignet. Quelqu’un voulait-il le ligoter ?… L’enlever ? Il s’assit illico sur son lit de camp pour essayer de comprendre ce qui lui arrivait. Il écarquillait les yeux pour tenter de distinguer dans la semi-obscurité quel était cet individu qui s’acharnait sur lui.

— Chut !… Restez couché ! dit une voix discrète dans son dos.

Il se retourna et aperçut un serviteur accroupi qui souhaitait ne pas être vu par les soldats.

— Que voulez-vous ? lui demanda-t-il à son tour avec inquiétude.

— Je désirais vous remercier d’avoir défendu notre collègue… Mais je tenais aussi à vous prévenir que, demain, nous avons l’ordre de réintégrer la cité d’Aglaé. L’électricité a été rétablie… Désormais, soyez prudents avec vos amis… il y a des caméras partout à l’intérieur.

— Merci de votre conseil, Monsieur… Monsieur ?… Comment vous appelez-vous ?

— Au PNC, nous n’avons plus de nom mais seulement un numéro matricule… Moi, c’est CAR2241V… Vous vous en souviendrez ?

— Oui… CAR2241V… Merci !

Un faisceau lumineux se dirigea vers eux. C’était une patrouille de la Brigade Spéciale qui faisait sa ronde et qui avançait à travers les couchettes. Le serviteur disparut immédiatement. Pour le couvrir, Mattéo essaya d’attirer l’attention sur lui… Il s’assit sur le bord de son lit et formula dans le vide des phrases incompréhensibles, tout en agitant ses bras.

— Qu’est-ce que tu as ? questionna sèchement le garde, en l’aveuglant avec sa torche électrique.

— Je… je crois que j’ai fait un cauchemar… Ça m’a réveillé… J’étais perdu… Je ne savais plus où j’étais…, répondit-il en faisant semblant de sangloter.

— T’inquiète pas, trancha-t-il… Ici, t’as rien à craindre… Allez, recouche-toi !

La lumière de sa lampe lui permettait de distinguer ses amis qui dormaient d’un sommeil profond. Poe, Rachid, Shad, Yoko, Indra et Kimbu… Demain, il pourra leur annoncer qu’ils avaient un contact parmi les serviteurs… Il s’allongea à présent sur sa couchette, rassuré de savoir que celui-ci avait pu s’enfuir sans encombre.

— Merci, Monsieur… Je me sens mieux maintenant. Bonne nuit ! balbutia-t-il.

Sans lui répondre, le brigadier poursuivit sa surveillance. La lampe continua son chemin. Elle zigzagua parmi les allées d’enfants endormis puis s’éloigna petit à petit pour disparaître définitivement…

Mattéo ferma enfin les yeux.

 

Les loups

 

Cela faisait des semaines qu’ils n’étaient pas sortis de leur village. L’abondance de neige avait obligé les pensionnaires des « Iris » à rester reclus dans le périmètre limité de Gallo. Dans le bourg lui-même, la couche blanche atteignait à certains endroits près de deux mètres. Il avait fallu creuser tout un réseau de tranchées pour pouvoir rejoindre, depuis le château, les maisons et les autres points stratégiques du village.

Un véritable petit labyrinthe s’était dessiné en fonction des besoins, et tous se déplaçaient à l’intérieur des couloirs comme des fourmis actives et consciencieuses.

 

Dans les écuries, Colin, Lisa et Pauline, s’occupaient de la toilette des chevaux.

— Alors Banzaï… tu aimerais bien courir dans les champs, hein ? murmurait Lisa, tout en brossant le cheval noir. Tu devras attendre que la neige fonde et patienter encore quelques mois…

— Et toi, Caramel ?… Veux-tu un peu plus de foin ? proposa gentiment Pauline qui s’avançait près de l’animal avec sa fourche pleine de luzernes séchées.

Colin arrivait en sifflotant avec une brouette remplie de paille toute fraîche pour changer la litière du box de Trésor. Il sortit son canif pour couper la ficelle qui encerclait la botte et au moment où il allait ouvrir la grande lame, il arrêta son geste et releva la tête pour écouter les hurlements qui venaient du dehors. Les filles stoppèrent également leurs activités pour mieux discerner ces sons inquiétants.

— J’ai l’impression qu’ils sont de plus en plus près ! fit remarquer Pauline à ses amis. Vous ne trouvez pas ?

— Si… Tu as raison… acquiesça Lisa. Je n’aime pas ça du tout !

Effectivement, depuis sept ou huit jours, ils entendaient au loin des cris. Des plaintes semblables aux hurlements des loups. Comme ils étaient jusqu’à présent très éloignés, ils préféraient imaginer que ces animaux n’étaient que de passage et ne s’intéressaient pas à eux.

Pourtant, aujourd’hui, ces lamentations étaient trop distinctes pour ne pas reconnaître que les loups s’approchaient du village. Le ventre un peu serré, Colin ne rajouta aucun commentaire et se remit à siffloter pour dégeler l’atmosphère. Il écarta la porte de l’enclos où se trouvait Trésor, et s’adressa à lui en chantant.

— Bonjour, petit Trésor… Voilà le père Colin qui vient…

Mais il fut interrompu par ses professeurs qui dévalaient la ruelle au pas de course devant leur local.

— Je l’ai repéré du côté du lavoir… vite ! cria Pierre Valorie à son collègue, Alban Jolibois.

Intrigués, les trois jeunes abandonnèrent leurs travaux et se précipitèrent à l’entrée du bâtiment pour vérifier ce qui se passait…

Les deux adultes étaient armés. Quand ils furent arrivés, quatre maisons plus bas, Alban Jolibois glissa sur le sol gelé avec son fusil. Un coup de feu partit par mégarde et résonna sourdement au-dessus du village.

— Là ! hurla-t-il encore couché, en montrant l’animal qui déguerpissait derrière le lavoir.

Le loup remontait maintenant les champs enneigés qui dominaient Gallo. Pierre Valorie tira à son tour dans sa direction, sans vraiment viser. La bête sauvage accéléra sa course en entendant la deuxième décharge puis disparut à l’orée du bois.

— C’était bien un loup ! s’égosilla Pauline, les mains devant la bouche, trépignant des pieds tellement elle était nerveuse.

— Oui !… Je l’ai vu !… Il est énorme ! confirma Lisa avec autant d’anxiété.

Les cris des élèves, leur agitation, les coups de feu, tout ce remue-ménage excita Trésor qui sortit de son box entrouvert. Il se rua sur les enfants qui s’écartèrent de l’entrée in extremis. Le cheval affolé se retrouva aussitôt à l’extérieur. Surpris par l’abondance de neige et par l’étroitesse du passage, il se cabra et leva ses sabots au niveau de ses naseaux fumants. Il put ainsi basculer son poitrail dans l’axe de la tranchée et partir au galop en direction du château. Il se laissa guider par le chemin qui faisait juste la largeur de ses épaules et termina sa course dans la cour du pensionnat… Les autres membres des « Iris », qui étaient sortis également dans l’enceinte pour suivre des yeux les deux chasseurs à la poursuite du carnassier, s’étonnèrent de le voir arriver tout seul. Mais la présence amicale des enfants rassura Trésor et il accepta de rentrer au bercail, encadré par Lucas et Salem.

 

*

 

Affairée dans la cuisine, Camille Allard, qui préparait le dîner avec Jade Toolman, s’aperçut qu’il n’y avait plus de gaz dans la bouteille. Le four qu’elle avait allumé peu de temps avant ne chauffait plus.

— Tu veux bien venir avec moi chercher dans la réserve une nouvelle bouteille ? demanda-t-elle à Jade Toolman.

Elles en profitèrent pour redescendre en même temps, celle qui était terminée. Mais lorsqu’elles parvinrent à l’entrepôt, elles constatèrent que tous les récipients métalliques étaient vides.

— Flûte ! s’énerva Jade Toolman. Comment n’avons-nous pas anticipé cela ?… Tu es sûre que les pleines ne sont pas rangées dans une autre pièce ?

— Non, non… assura Camille Allard, également contrariée. Toute notre fortune est là.

Elles remontèrent bredouilles et informèrent l’ensemble de la troupe de cette mauvaise nouvelle…

Pour la première fois, les enfants accusèrent le coup. Cela commençait à faire beaucoup. L’hiver était rude, la chaudière ne marchait plus, ils n’avaient plus d’électricité et maintenant, c’était le gaz qui manquait. Ils réalisaient un peu plus comme ils s’éloignaient, lentement mais sûrement, du confort auquel ils avaient été habitués… Ils regardaient autour d’eux, avec nostalgie, les interrupteurs, les ampoules, les appareils ménagers… Tous ces objets étaient en train de perdre devant eux leurs pouvoirs et leur magie. Ils devraient désormais en faire encore plus par eux-mêmes, pour vivre normalement et peut-être bientôt, pour survivre, tout bonnement.

— Avons-nous toujours… des allumettes ? s’informa timidement Lilou auprès de Camille Allard.

— Pourquoi demandes-tu cela ? s’étonna son professeur.

Le visage blême, d’une voix calme et le plus distinctement possible, Lilou fit part de son inquiétude à la communauté.

— J’ai tout simplement l’impression d’être devant un livre d’histoire… Seulement, au lieu de le lire à partir de la première page, je l’aborde par la fin. Je coche une par une les découvertes de l’humanité qui disparaissent sous mes yeux, au fur et à mesure que je tourne les feuilles… J’ai le sentiment que si nous n’avons plus d’allumettes, j’atteindrai d’un coup le premier chapitre…

Le regard dans le vague, elle se tenait courbée au milieu de ses amis qui l’écoutaient, le cœur serré. Il n’y avait plus aucun bruit dans la pièce. L’heure était grave.

— De quoi… parle… ce premier chapitre ? demanda Manon, hésitante.

Ils attendaient tous sa réponse avec inquiétude, car eux aussi avaient le même pressentiment. Cependant, aucun d’entre eux n’osait le formuler. Ils se comportaient avec Lilou comme des innocents devant un devin, un prophète ou bien une voyante.

— La préhistoire ! marmonna-t-elle… Une petite tribu, toute seule, sur terre… qui va partir à la recherche du feu… et qui ne sait rien sur son avenir.

Ce fut Jade Toolman qui, impressionnée par la clairvoyance de cette jeune fille, se mit à pleurer la première. Elle fut rejointe par beaucoup d’autres qui profitèrent de cette occasion pour se relâcher. Cela faisait déjà trop longtemps qu’ils essayaient de contenir leurs émotions. Pierre Valorie préféra ne pas intervenir. « Des fois », pensait-il, « cela fait du bien de pleurer ». Il les laissa entre eux et sortit discrètement de la pièce. Alban Jolibois le suivit, tout aussi peiné.

Les deux professeurs se retrouvèrent seuls dans la cuisine et aperçurent sur la table un soufflé au fromage qui attendait patiemment d’être introduit dans le four.

— Adieu les soufflés… soupira-t-il, en retirant le plat pour dégager la place.

Ce soir, pensèrent-ils tous les deux, c’était à eux d’imaginer la bonne idée qui remonterait le moral des troupes. Ils fouillèrent dans les placards en cherchant une providentielle inspiration. Ils tombèrent par chance sur le seau de pâte à pain et décidèrent de faire une pizza géante. Ils s’empressèrent de mettre du bois dans le four à pain qui était dehors. Et, pendant que le feu se consumait, ils s’attelèrent à rassembler les ingrédients dont ils auraient besoin. Une fois la pâte étalée, ils la badigeonnèrent d’huile d’olive et la laissèrent reposer. Pendant ce temps, ils composèrent une sauce à base de lardons, d’oignons, d’ail, de tomates et champignons en boite, ainsi que du sel et du poivre. Ils répandirent la garniture sur leur pâte et recouvrirent le tout d’une épaisse couche de fromage râpé. Ils la plièrent en deux pour qu’elle prenne la forme d’un immense chausson, la farinèrent et la transportèrent jusqu’au foyer pour l’introduire dedans. Ils l’enveloppèrent de braises et attendirent patiemment.

Lorsque les deux maîtres cuistots décidèrent qu’elle était cuite à point, Pierre Valorie approcha le grand plateau devant le four tandis qu’Alban Jolibois glissait la pizza dessus.

— Magnifique ! s’écrièrent-ils ensemble, en contemplant leur œuvre.

Ils amenèrent précautionneusement le plat chaud à la cuisine, et après l’avoir posé sur l’établi, ils se retournèrent pour inviter les enfants à les rejoindre. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils découvrirent qu’ils étaient déjà tous là, le visage souriant, émerveillés par cette impressionnante pizza. Son délicieux parfum les avait attirés comme des guêpes vers un fruit bien mûr et ils s’étaient installés discrètement derrière eux, sans faire de bruit, pour assister à leur sympathique démonstration culinaire.

— Elle est trop bonne ! avoua Roméo, la bouche pleine, alors que la petite colonie avait regagné la salle à manger.

Pierre Valorie remarqua que Lilou se régalait aussi de l’autre côté de la table et il s’adressa directement à elle depuis sa place :

— Alors, Lilou ?… Comment trouves-tu cette pizza préhistorique ?

Elle le regarda d’un air complice avec des yeux qui cette fois-ci exprimaient la joie… Elle répondit en levant bien haut sa part de pizza.

— Vive la préhistoire !

Et toute la pièce répéta à l’unisson ses paroles en hurlant.

— Vive la préhistoire !

 

Ils s’étaient couchés très tard, car après ce délicieux repas, ils avaient souhaité rester ensemble devant la cheminée. Ils avaient pris l’habitude de finir leurs journées au coin du feu, à échanger des blagues, à rire, à chanter et, parfois, à partager leurs rêves. Ils étaient hypnotisés par ces grandes flammes qui dansaient comme de légers voiles colorés, secoués par le vent.

Ce soir-là, ils avaient particulièrement besoin de se sentir enveloppés par la chaleur protectrice de cette flambée et d’avoir la sensation d’être réunis dans le même cocon. Certes, ils avaient flanché aujourd’hui… « Et alors ? », pensaient-ils, « cela arrivera sûrement d’autres fois… L’essentiel, c’est que notre amitié ne s’ébranle pas. Nous devons toujours pouvoir compter dessus, quoi qu’il arrive ! »…

Ils regagnèrent leurs chambres vers une heure du matin beaucoup plus confiants, car, depuis qu’ils étaient embarqués dans cette folle aventure contre leur gré, l’expérience avait prouvé qu’ils étaient vraiment soudés. Il n’y avait donc aucune raison pour que cela change.

 

*

 

En pleine nuit, vers les trois heures, Patou s’engagea précipitamment dans le hall d’entrée et aboya férocement en direction de la porte. Il ne s’arrêtait plus. Réveillés par ce tintamarre, les enfants s’extirpèrent de leurs couettes bien chaudes et descendirent retrouver Patou. Il ne criait jamais sans raison…

Il se passait sûrement quelque chose d’inquiétant.

— Pourquoi aboies-tu comme ça, Patou ? dit Violette, s’adressant au chien qui tremblait de nervosité… Je ne t’avais encore jamais vu dans un état pareil… Que se passe-t-il ?

Elle se dirigea vers l’entrée pour examiner les alentours. Patou restait collé à ses jambes et émettait des sons plaintifs. Il semblait avoir peur… Elle tourna la poignée et entrouvrit la porte.

— Aa ah ! s’étrangla-t-elle soudain, devant un fauve qui la fixait de ses yeux ambrés et cruels.

Un loup dont la taille au garrot faisait au moins un mètre était posté à quelques pas de l’entrée. Derrière lui, sa meute gambadait dans tous les sens, au milieu de la cour, à la recherche de nourriture. La bête grise bondit aussitôt vers la porte tandis que Violette restait paralysée. Les crocs meurtriers de l’animal arrivaient sur elle et pourtant elle était incapable de faire le moindre geste pour se défendre. Elle ne commandait plus ses membres et ne pouvait même pas reculer. Elle ne respirait plus, elle ne criait plus… Elle avait l’impression que son corps s’était transformé en statue de pierre… Elle s’évanouit.

Alban Jolibois qui les avait rejoints se jeta instantanément sur le battant pour la fermer et le loup buta dessus avec fracas. Malheureusement, le poids de l’animal, mêlé à sa vitesse, rouvrit la porte qui n’avait pas eu le temps de se bloquer. Le canidé grogna de plus belle et essaya de pénétrer à nouveau dans l’habitation, en glissant frénétiquement son museau allongé dans l’interstice. La pression qu’il exerçait maintenant avec ses pattes contre le bois augmentait ses chances de s’introduire dans le hall, car Alban Jolibois avait de plus en plus de mal à résister.

— Les autres loups arrivent ! hurla Lucas effrayé.

Obéissant à leur instinct de survie, ils foncèrent à leur tour sur la porte pour prêter main-forte à leur professeur pendant que Patou mordait la truffe de l’assaillant… Celui-ci recula sous la douleur. Ils entendirent enfin le clic de la serrure qui se refermait puis, aussitôt, les pattes des loups qui grattaient et frottaient avec rage contre la cloison de bois. Écrasé par la jeune troupe qui lui était venue en aide, Alban Jolibois tenta de relever son bras droit en le faisant glisser le long de la surface de la porte. Sa main hésitante buta sur l’objet métallique qu’il voulait atteindre… Il appuya son index sur l’extrémité gauche de la tige et poussa le verrou qui s’enclencha.

— Nous sommes sauvés ! gémit-il, à moitié étouffé.

L’annonce rassurante d’Alban Jolibois les décida à se retirer de l’ouverture. Ils rampèrent lentement sur les carreaux glacés du vestibule sans quitter du regard la porte malmenée par les fauves qui n’arrêtait pas de trembler. Ils reculèrent ainsi jusqu’à heurter le mur opposé de la pièce. Instinctivement, ils se collèrent à la cloison tout en se serrant les uns contre les autres. Pierre Valorie et Alban Jolibois se postèrent devant les pensionnaires après être allés chercher leurs fusils, prêts à tirer si la porte cédait.

Les sauvages agresseurs finirent par cesser leurs attaques et restèrent un long moment dans la cour à grogner. Quand ils quittèrent les lieux, ils entendirent au loin, bien plus tard, un vacarme invraisemblable. Les loups aboyaient, jappaient, hurlaient, râlaient sans discontinuer. Quelque chose d’affreux se déroulait par là-bas, en bas du village ; une sorte de lutte à mort…

Dans la maison, personne ne chercha à sortir. Au contraire, ils restèrent aux aguets, analysant sans bouger chaque bruit suspect…

 

Tôt le matin, un rayon de soleil se profila à travers la fenêtre et se posa sur leurs visages apeurés.

— Je n’entends plus rien ! chuchota Salem à ses amis.

Constamment en alerte, ils avaient ainsi veillé toute la nuit et l’apparition du jour les rassura tout d’un coup. Instantanément, ils s’endormirent d’épuisement sur le sol carrelé de la pièce.

 

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